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Le design brésilien : de Joaquim Tenreiro aux Frères Campana (part 2)

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Dans cette seconde partie sur le design brésilien, nous abordons la période plus récente de son histoire (si vous avez manqué la 1ère partie, vous pourrez retrouver ici : le début de notre article sur le design brésilien)

Si le design brésilien est aujourd’hui internationalement reconnu, il le doit en grande partie à son duo de choc : Fernando (1961) et Humberto Campana (1953). Frères et designers, le plus jeune a étudié l’architecture aux Beaux-Arts tandis que le second est avocat de formation. En 1983, Fernando s’associe à son frère aîné qui a abandonné le droit et le sollicite pour réaliser des meubles design brésilien.

Huit ans après leur début, ils connaissent une reconnaissance quasi mondiale avec leur Favela Chair (Fauteuil Favela), une assise construite à partir de bouts de bois recyclés. On leur colle alors l’étiquette de designers des « favellas »

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Fernando & Humberto Campana, Favela Chair, 1991. Un incroyable assemblage de bouts de bois recyclés. La pièce est fabriquée chez l’éditeur italien Edra depuis 2003.

Cette pièce emblématique lance une success story toujours en cours. En 1998, ils sont les premiers artistes brésiliens à exposer au MoMA de New-York ; ils enchaînent depuis dans les galeries et musées les plus prestigieux. Au Musée d’Orsay, temple de la culture artistique européenne, ils renouvellent entièrement le décor du café de l’Horloge (café du musée), rebaptisé café Campana. Sur place, ils conçoivent une ambiance colorée et foisonnante.

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Vue du Café de l’Horloge du musée d’Orsay rebaptisé Café Campana. Les frères Campana ont entièrement redécoré les lieux avec un foisonnement des couleurs en hommage à l’art déco.

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Vue d’ensemble sur le Café Campana, musée d’Orsay.

Contrairement à leurs aînés, les Campana détonent par leurs créations audacieuses assez éloignées des lignes aseptisées héritées du Bauhaus. Le duo puise son ADN créatif dans la mégalopole de São Paulo où ils sont nés. Leur design est un peu à l’image de cette ville anarchique, chaotique et inhospitalière, où les quartiers luxueux succèdent aux quartiers les plus pauvres. En somme, un art du mélange et des contrastes, auquel ils ont marié un mode de vie brésilien qui recycle la matière et les objets, pauvreté oblige.

De cet art du recyclage et ce goût pour le détournement, on peut citer quelques pièces emblématiques qui jalonnent leur parcours. La Sushi Chair (2003) par exemple, conçue à base de lamelles de plastique et de sous-moquettes transformées en rouleaux de sushi. Ou encore leur série de banquettes/sièges qui recyclent des peluches. Les Campana touchent le baroque et frôlent le kitsch, mais avec une économie de moyens et un art de l’improvisation qui n’appartient qu’à eux ! Ils sont ainsi capables d’utiliser des morceaux en osier de chaises Thonet et de les assembler à l’aide de cordage de raquettes de tennis !

 

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Sushi Chair, 2003. Design Fernando & Humberto Campana.

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Fernando & Humberto Campana, Banquete Chair, 2002. Production L’Estudio Campana.

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Fernando & Humberto Campana, Panda Banquete Chair, 2005. Production L’Estudio Campana.

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Le Buffet Detonado des Frères Campana (2015) valorise l’assemblage de morceaux en osier récupérés sur des chaises Thonet 

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 Fernando & Humberto Campana, buffet Detonado, vue du dessus.

Pour autant, il serait faux de résumer au seul duo des Campana le design brésilien contemporain. D’autres figures l’incarnent avec talent. Il en va ainsi de Claudia Moreira Salles (1955) originaire de Rio de Janeiro et qui a fondé son propre studio à São Paulo en 1988.

Claudia Moreira Salles conçoit un mobilier à la fois simple et rationnel dans la tradition du travail sur bois de l’artisanat brésilien. À l’image, par exemple, de son sofa São Coronado (2003), un classique du design brésilien qui renoue avec les formes géométriques du design moderne.

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Claudia Moreira Salles, Sofa São Conrado, 2003. Une pièce typique de la chaleur du bois brésilien.

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Claudia Moreira Salles, Serena Armchair, 2012. Editeur : Espasso. Autre très belle pièce de Salles, cette assise aussi confortable qu’élégante.

La pièce, ainsi que d’autres de la créatrice brésilienne, sont éditées chez Espasso, le premier distributeur historique des meubles brésiliens aux Etats-Unis. Si l’on veut rester fidèle au made In Brazil, citons, parmi les fabricants de meubles brésiliens, l’incontournable Etel. La marque (ré)édite le meilleur du design brésilien historique et contemporain. Lancée et dirigée par Etel Carmona, une « figure » du design et de l’entrepreneuriat féminin au Brésil, Espasso accorde une importance toute particulière à la préservation de la biodiversité propre au Brésil.

Autre figure actuelle du design brésilien, mais cette fois-ci véritablement issue de la génération post Campana, Brunno Jahara, un carioca formé au design en Italie et Hollande. Brunno Jahara fusionne la culture brésilienne tropicale à une conception plus globale du design. On aime ainsi la crédence Babilonia (2010), un meuble en bois à l’allure multicolore fidèle à l’image du métissage de la culture brésilienne. Plus éloigné du travail sur bois, on aime la créativité de Brunno Jahara lorsqu’il conçoit une série de lampes en plastique et aluminium (Collection Multiplastica Domestica, 2012), ou encore lorsqu’il revisite la tradition portugaise de la porcelaine pour la fabrique Vista Alegre.

 

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Crédence Babilonia, 2012. Design Brunno Jahara pour la collection Neorustica (Jahara studio).

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Brunno Jahara, Lampes de la collection Multiplastica Domestica. Jahara studio.

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Brunno Jahara, projet Transatlantica (2012), pièces de porcelaines pour vista Alegre.

Beaucoup des designers brésiliens présentés ci-dessus ont en commun le respect des ressources naturelles du Brésil. Cette préoccupation est au coeur du travail que mène l’architecte-designer Carlos Motta (1952), diplômé de l’Ecole d’architecture de São Paulo en 1976. Ce designer possède une notoriété internationale, il a reçu de nombreux prix et expose dans le monde entier.

Dès le début des années 70, Carlos Motta conçoit ses premières pièces, à partir du bois flotté qu’il récupère sur les grandes plages où il a l’habitude d’aller surfer. Son crédo : produire un design honnête en privilégiant l’utilisation de bois massif, comme le bois basalmier ou le bois d’arachide. Parmi les pièces emblématiques de ce créateur, on peut admirer sa chaise São Paulo (1982), le Fauteuil Braz (2006), ou encore l’assise Guará (2015).

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Carlos Motta, chaises São Paulo, 1982.

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Fauteuil Braz, design Carlos Motta, 2005.

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Fauteuil Guará, design Carlos Motta, 2015. Edité chez Espasso. Un très beau travail sur le bois de peroba rose, les pieds sont en fer.

Enfin, ce panorama du design brésilien serait incomplet si on oubliait de citer le regretté Mauricio Klabin (1952-2000) auteur en 1982 de la lampe Eclipse, un classique du design brésilien qui fait partie de la collection du musée du MoMA, une référence.  Cette lampe est éditée chez Objekto, une maison qui édite un catalogue d’une dizaine de produits exclusifs, dont certains sont des best-sellers du design brésilien (Reno Bonzon, Michel Arnoult).

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La fameuse lampe Eclipse de Mauricio Klabin pour Objekto, 1982. La structure (une bande de plastique) peut être manipulée afin d’en changer la forme et l’orientation de l’éclairage.

rédigé par François Boutard