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Gaetano Pesce, le designer de la forme libre

PESCE

Gaetano Pesce est une figure majeure du design italien et mondial de l’après-guerre. Difficile de résumer une œuvre aussi protéiforme et riche que la sienne. D’ailleurs, si l’on jette un coup d’œil sur la biographie de l’homme, on y lit : architecte, designer d’environnement, peintre, sculpteur, styliste, scénographe, professeur et philosophe contemporain ! Son talent ouvert à d’autres disciplines que le design signe la présence d’une personnalité forte, ouverte sur le monde, et qui par conséquent rejaillit dans la création de ses pièces.

 

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Gaetano Pesce, portrait chez lui à New-York © civilianglobal.com 

 

Né en 1939 à la Spezia, Gaetano Pesce a vécu de près les mouvements contestataires des années 60. Souvent associé au mouvement Radical Design, Pesce dépasse de loin cette étiquette… Plutôt que de relater une série de créations dans une carrière débutée au début des années 60, on essaiera d’aborder l’homme et son œuvre à travers la dimension militante et sociale de son travail, son goût pour l’innovation, et enfin sa carrière d’architecte, autre dimension incontournable du personnage.

Geatano Pesce, au crépuscule de sa carrière, peut affirmer qu’il a bousculé l’histoire du design et plus particulièrement la façon de le concevoir. Il a affirmé très tôt l’idée selon laquelle le design doit dépasser la notion d’utilité pour devenir un objet de questionnement.

Ainsi, en 1969, le designer conçoit son œuvre peut-être la plus emblématique, le Fauteuil UP5 Donna ou Chair Up Dressed. Ce fauteuil, aux formes évocatrices est une ode à la féminité… emprisonnée et sous le joug de la domination masculine. Une assise très confortable et profonde pour se lover dedans, complétée par un pouf lui-même retenu au fauteuil par une chaîne. Selon le maître italien : « Cette réalisation m’a permis d’exprimer ma vision de la femme. Toujours sédentaire, elle reste malgré elle prisonnière d’elle-même. La forme de ce fauteuil, évoquant les formes généreuses d’une femme, retenue par un boulet au pied, m’a permis de renvoyer à l’image traditionnelle du prisonnier ».

 

Gaetano Pesce, Fauteuil UP5 & UP6 Donna, 1969 © http://joyana.fr/up5-up6-donna-par-gaetano-pesce/101186/

Gaetano Pesce, Fauteuil UP5 & UP6 Donna, 1969 © joyana.fr

 

En 1972, le designer italien aborde un autre sujet à polémique : la religion. Il imagine ainsi la série Golgotha, suite de chaises et bureau. Les pièces de mobilier sont réalisées à partir de fibre de verre et dacron. Plongée dans un bain de résine polyester et posée sur une forme, la matière durcit jusqu’à former des pièces étranges et terriblement inventives. Selon Pesce, la série Golgotha est une allusion indirecte au suaire de Turin. C’est aussi la preuve de son goût pour l’emploi de matériaux innovants pour l’époque et, déjà, la volonté de fabriquer des pièces qui ne sont pas industrialisées et produites à l’identique. En effet, suivant la manière dont l’artisan projette la résine sur la pièce, le « tombé » de la matière est aléatoire.

 

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Chaise Golgotha, design Gaetano Pesce, 1972. © interieurites.com

 

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Chaise Golgotha, design Gaetano Pesce, 1972. © www.wright20.com 

 

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Chaise Golgotha, design Gaetano Pesce, 1972. © www.wright20.com

 

Si l’année 1972 marque la création de la Chaise Golgotha, il s’agit aussi d’une date importante dans l’histoire du design italien d’après-guerre. Gaetano Pesce est déjà à cette époque un designer installé. Avec Ettore Sottsass, autre figure majeure du design italien et le critique Ugo de la Pietra, il soutient le mouvement Radical Design en cours à l’époque. Des collectifs comme Archizoom ou Superstudio participent alors à l’exposition devenue culte organisée au Moma à New-York : Italy : The New Domestic Landscape.

Leur propos : dans une Italie en proie aux troubles sociaux (chômage, inflation, crise du logement), les créatifs, qu’ils soient artistes, architectes ou designers critiquent la société de consommation et une production de l’objet à leurs yeux uniformisé. Le design doit dépasser une fonction simplement utile et esthétique, dénoncer les déséquilibres financiers de l’époque, et répondre à l’urgence sociétale ainsi qu’aux défis du monde moderne qui se profilent déjà, comme, par exemple, la question écologique.

Durant la célèbre exposition new-yorkaise, Gaetano Pesce essaie de répondre à la question d’un accident écologique de grande ampleur qui frapperait la Terre, et propose un espace d’habitation pour 12 personnes habitable hors de notre planète.

Tout au long de sa carrière, le maestro italien a souhaité faire passer des messages à travers ses œuvres. Plus récemment au début des années 2000, il conçoit la lampe Tchador, manifeste contre les femmes voilées. Pesce pour le coup mérite bien l’étiquette de designer « radical » puisque sa lampe s’appuie sur deux pieds en résine rouge qui la traversent depuis le bas, symbolisant des lames de couteaux ensanglantées traversant le corps de femmes voilées… Un manifeste terriblement vivant édité chez Circa en 2000.

 

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Gaetano Pesce, Lampe Tchador, 2000 © www.cornettedesaintcyr.fr

 

En 1997, organisée par Material ConneXion, une entreprise de renommée internationale dans la recherche de matériaux innovants, une exposition au nom évocateur qui célèbre les choix audacieux de Pesce dans l’emploi des matières lui est consacrée. Son titre : Is the Future now ? Gaetano Pesce : Material Explorations. C’est que Pesce est passé maître dans l’art d’utiliser les matières les plus inattendues. Il a ainsi beaucoup travaillé sur la résine, a œuvré de manière originale avec des composants comme le papier recyclé ou le plastique. Pour autant, aussi techniques soient les projets de Gaetano Pesce, ils ont tous un ADN commun : celui de casser les moules, au sens propre comme au sens figuré.

Avec la réalisation en 1972 de la bibliothèque Carenza qui signifie « pénurie » en italien, Gatenao Pesce illustre à merveille sa volonté de casser le moule de la standardisation des objets. Le designer se laisse la liberté de créer des formes libres. C’est pourquoi, si les exemplaires de sa fameuse bibliothèque sont issus du même moule, chaque exemplaire est unique.

En effet, Pesce trouve le moyen de faire couler du polyuréthane en expansion dans le moule qui se trouve couché, dos sur le dessus, de sorte que l’écoulement de la mousse se fait de manière aléatoire. Pesce invente alors l’exemplaire unique créé au sein d’une série de produits similaires, car réalisés avec le même moule ! Le maître italien qualifie justement ce process de série « diversifiée ou « pluraliste ». On pourra lui faire le reproche d’un design inabouti et imparfait. Et c’est précisément ce que recherche Pesce : les défauts de fabrication deviennent la marque d’une recherche de l’authenticité, en réaction à l’uniformisation des modèles produits à l’époque.

 

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Gaetano Pesce, bibliothèque Carenza, 1972. © interieurites.com 

 

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Gaetano Pesce, bibliothèque Carenza, 1972. © ronan.kerdreux.free.fr

 

D’autres projets viendront légitimer cette recherche d’un design imparfait, manifeste de l’anti standardisation, contre la production de masse. On retrouve cet esprit notamment dans les sièges Sit Down en tissu et mousse de polyuréthane (1975), dans la Table Sansone réalisée en résine de polyester en 1980 ou encore avec la chaise Dalila en polyuréthane et résine époxy. Des meubles tous édités chez Cassina.

 

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Gaetano Pesce, Table Sansone, résine de polyester, 1980. © www.azuremagazine.com

 

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Chaises Dalila, design Gaetano Pesce, 1980 © www.lefigaro.fr 

 

Si Gaetano Pesce véhicule un design innovant et contestataire, c’est que l’homme réfléchit aux grandes évolutions sociétales de son temps. Par conséquent, réduire sa seule influence au design de mobilier d’intérieur serait une erreur. Ce fut aussi un architecte aux projets très ambitieux.

Rappelons d’abord que Pesce poursuivit, entre 1959 et 1965, des études d’architecture à l’université de Venise. Dans la Cité des Doges, il suit l’enseignement de Carlo Scapa, d’Ernesto Rogers (Prix Compasso d’Oro en 1955 et 1962), et du théoricien de l’architecture Bruno Zevi. Il a aussi été professeur à l’Institut d’architecture et d’études urbaines à Strasbourg, a donné des conférences et participé à de nombreux jurys dans les écoles de design et d’architecture du monde entier.

En 1982, il utilise des briques en mousse rigide de polyuréthane pour concevoir un loft – Vertical Loft -. Mais une de ses œuvres majeures reste la conception d’un immeuble à la façade végétalisée à Osaka (Organic building) en 1993, une première à l’époque, une attraction banale aujourd’hui. Ce qu’on appelle le « Mur végétalisé » est aujourd’hui un concept largement répandu dans l’architecture actuelle, avec des architectes qui en ont fait leur spécialité. L’idée du designer est alors d’aménager des sortes de « poches » préfabriquées contenant de la terre et qui sont ancrées dans le mur, créant un jardin vertical. Avec ce concept, Pesce souhaite aussi un bâtiment vivant, qui change de couleur au gré des saisons.

 

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Gaetano Pesce, Organic Building, 1993. © commons.wikimedia.org 

 

Sur l’architecture contemporaine, Pesce tient les propos suivants : « L’architecture récente a essentiellement produit des résultats qui ne sont pas inspirants : froids, anonymes, monolithiques, antiseptiques, standardisés. J’ai tenté de communiquer des sentiments de surprise, de découverte, et optimisme, de stimulation et originalité ». Une déclaration à l’image de sa contestation dès les années 60 d’un design fonctionnel et dépersonnalisé.

En architecture, Pesce aime surprendre. Ce qu’il fait à nouveau en 2007, pour le Musée de la Triennale de Milan. Il prouve que l’architecte peut construire avec d’autres matériaux que le béton, le métal ou le verre. Il érige un pavillon très original qui ne passe pas inaperçu, le Pink Pavilion. Le bâtiment est conçu exclusivement à base de polyuréthane rigide. Excellent isolant, cette matière permet de conserver à l’intérieur une température fraîche lorsqu’il fait chaud dehors et inversement en cas de grand froid, la chaleur se conserve à l’intérieur.

 

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Gaetano Pesce, Pink Pavilion, Triennale de Milan 2007. © www.albertani.com 

 

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Gaetano Pesce, Pink Pavilion, Triennale de Milan 2007. © www.flickr.com 

 

La couleur rose du pavillon expérimental de Pesce fut critiquée à l’époque. Rien de surprenant en soi, car l’architecte revendique l’envie d’humaniser les bâtiments qu’il conçoit avec de la couleur. C’est d’ailleurs un reproche qu’il adresse à l’architecture moderne qui manque étrangement, selon lui, de couleurs synonymes de vie et d’énergie. En 1998, Gaetano Pesce répond précisément à son envie d’inventer une architecture « sensorielle ». Au Brésil, à Bahia, il dessine et réalise la Bahia House. Un mélange expressif de matériaux variés à l’image de la ville, melting-polt culturel incroyable. Il utilise ainsi le caoutchouc local, des résines modernes ou un mélange de verre, de pièces recyclées et de béton.

 

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Bahia House, design et conception Gaetano Pesce, 1998. © fine.org

 

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Bahia House, intérieur, design et conception Gaetano Pesce, 1998. © www.area-arch.it

 

Désormais installé depuis une trentaine d’années à New-York, Pesce est passionné par cette ville qui ne dort jamais et qui l’inspire. Les plus grands musées lui ont rendu hommage avec des rétrospectives au Musée Pompidou en 1996 – Gaetano Pesce. Le temps des questions. – ou plus récemment au MAXXI de Rome en 2014 – Gaetano Pesce, Il tempo della diversità -. Gaetano Pesce fut l’un des premiers à rejeter une vision standardisée de l’objet et du style pour innover vers un design poétique, parfois baroque. C’est par excellence le designer de la forme libre, lui qui juge les distinctions entre design, art et industrie peu évidentes…

 

Rétrospective de la carrière de Gaetano Pesce au musée MAXXI de Rome, 2014. 

Ecrit par François Boutard