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Italy : The New Domestic Landscape : une exposition culte dans l’histoire du design

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On l’oublie souvent, mais les expositions d’art et de design peuvent, dans certains cas exceptionnels, marquer leur époque et révéler une génération entière de créateurs capables d’insuffler un vent nouveau dans l’histoire de leur discipline. Souvent, un contexte historique particulier crée ces conditions.

En 1972, Emilio Ambasz, alors âgé de 25 ans, soumet l’idée d’organiser une exposition consacrée aux designers italiens au Board du fameux Museum of Modern Art de New-York (MoMA, NYC). Comme il l’avouera plus tard, il n’avait franchement aucune connaissance des travaux des designers transalpins de l’époque, mais il avait remarqué l’esthétisme de leurs produits, alors à l’affiche des magazines de l’époque.

Avec l’exposition Italy : The New Domestic Lanscape, Emilio Ambasz allait, sans l’imaginer, faire d’une exposition consacrée au design, – une gageure de proposer du design dans une institution comme le MoMA !-, le manifeste politique d’une génération douée, en avance sur son temps et visionnaire.

Effectivement, le pari était déjà gonflé de monter une exposition entière consacrée au design dans le temple de l’art moderne et de l’art contemporain alors en plein boom. Dans le microcosme du design américain, l’exposition est attendue avec fébrilité. Que vont en effet montrer ces designers italiens adeptes des couleurs vives et des formes sensuelles ? C’est que pour le public américain, le design européen se réduit souvent aux formes théorisées par l’Ecole du Bauhaus : un style dépouillé, sobre, et des formes rationnelles (carrées ou rectangulaires), sans fioritures. Or, l’exposition va emprunter un chemin tout autre, faisant souffler un vent de modernité rarement vu dans l’histoire du design. Plus qu’une exposition, l’événement propose une réflexion sur le rôle sociétal et contestataire du design.

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Vico Magistretti, Selene Stacking Chairs 1968. Fabriquées par Artemide. Les chaises colorées, empilables, en polyester renforcé de fibre de verres (FV) montrées lors de l’exposition Italy : The New Domestic Landscape. © www.moma.org  

 

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Lampadaire Arco par les frères Pier Giacomo & Achille Castiglioni (1962), une pièce intemporelle du design italien, qui ne pouvait ne pas être montrée dans une exposition célébrant le génie italien d’après-guerre. L’élégance du socle de 65 kg en marbre de Carrare s’oppose à la légèreté du métal.

 

Historiquement, l’exposition se situe à une époque charnière. Si elle montre le formidable esprit créatif des designers sélectionnés pour l’occasion, en plein âge d’or du miracle économique italien, elle précède d’une année le premier choc pétrolier et donc la fin d’une période de croissance de 30 ans ininterrompue. Le moment est important, car l’exposition montre à la fois les envies de liberté d’une société de consommation en plein essor, mais préfigure aussi les difficultés économiques à venir.

Car Emilio Ambasz se rend vite compte que les 12 designers/groupes italiens sélectionnés pour l’exposition, ne se contenteront pas d’exposer des objets de design mais iront plus loin, faisant de leur discipline le reflet des évolutions sociétales de leur époque. C’est pour cette raison particulière, en grande partie, que l’exposition fera date.

L’exposition new-yorkaise se divise en deux parties : une exposition de plus de 150 chaises, tables, articles ménagers qui témoignent de la vitalité du design italien à un moment où les grands créateurs travaillent de concert avec des entreprises artisanales qui viennent à se développer – Artemide, Cassina, Kartell- ; et une seconde section traitant des « Environnements », qui expose la vision futuriste de certains designers de l’habitat occidental. Ambasz a en effet compris que les designers qu’il invite ont plus que des objets à présenter, mais mènent une véritable réflexion sur l’évolution de l’environnement domestique. Concernant les objets, le musée déploie alors un concept original et un rien provocateur pour le public américain. Ils sont exposés dans des vitrines indépendantes, dans les jardins du musée.

 

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Vue de l’installation dédiée aux objets dans les jardins du MoMA. Exposition, Italy : The New Domestic Landscape, du 26 Mai 1972 au 11 septembre 1972 au Musée d’Art Moderne de New-York (MoMA). ©  Leonardo LeGrand www.moma.org  

 

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Italy : The New Domestic Landscape, une scénographie » surprenante dans les jardins du MoMA. © flashbak.com

 

Dans l’exposition, deux points de vue émergent : celle d’un design radical qui critique ouvertement le capitalisme et la consommation de masse et celle qui met en avant les aspirations de la jeunesse pour un monde moderne, incluant l’évolution du confort, la recherche de l’individualité, l’avancée dans l’emploi de matériaux et techniques novatrices, et même l’inclusion des nouveaux médias dans l’espace de vie. On ne raisonne plus seulement à l’échelle de l’objet, celui-ci est partie prenante d’un « environnement » amené à se transformer en même temps que la société évolue.

Symbole de l’évolution du design dans sa recherche du confort et de l’individualité : l’emblématique siège Sacco, présenté pour la première fois lors de l’exposition consacrée au design italien. Exit la chaise, aussi confortable soit-elle, et vive la modernité colorée avec une assise qui épouse le corps de celui qui s’assoit. Constitué de billes de polystyrène contenues dans un sac, lui-même entouré de tissu coloré enduit de PVC, le siège Sacco détonne pour l’époque. Il est multifonctionnel : on peut tout aussi bien l’utiliser à même le sol en tant que chaise, chaise longue ou pouf.

 

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Fauteuil Sacco, 1968. Designers Gatti, Paolini & Teodoro © angledroit.fr 

 

Autre exemple d’une époque qui se veut libérée et anticonformiste, le Kar A-Sutra, un concept car au nom évocateur présenté par le designer Mario Bellini. Sorte de monospace de l’époque dédié aux voyages, l’habitacle est garni de coussins, permettant de voyager en groupe, et d’envisager d’autres fonctions. Le toit est entièrement vitré et ajustable en hauteur, revendiquant une certaine idée de proximité avec l’environnement.

 

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Mario Bellini, Le Kar-A-Sutra. Un concept car présenté pour la première fois lors de l’exposition Italy : the New Domestic Landscape © italianways.com 

 

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Mario Bellini, Le Kar-A-Sutra. Un intérieur dédié à l’habitabilité et au confort, l’automobile du voyageur hippie de l’époque. © italianways.com

 

Néanmoins, si certains designers comme Mario Bellini conçoivent et réfléchissent à des objets répondant à la soif de liberté de l’époque, d’autres la critiquent ouvertement et utilisent l’exposition pour faire passer leur message. Raison qui conduit l’exposition à faire scandale, contribuant à sa notoriété… Vers la fin des années 60, naît ainsi en Italie le Design. Des collectifs comme Archizoom qui rassemblent Andrea Branzi, Gilberto Corretti, Paolo Deganello et Massimo Morozzi ou encore Superstudio, agitent les consciences. Ils proposent un design critique à l’égard des valeurs capitalistes et consuméristes des sociétés occidentales de l’après-guerre. Avec une grosse part de dérision, ils critiquent ouvertement la loi du marché et remettent en cause la notion de bon goût… Archizoom et Superstudio sont notamment sélectionnés pour l’exposition Italy : The New Domestic Landscape.

Archizoom, pour l’exposition, installe Gray Room, un environnement animé par la voix d’une femme qui décrit une belle maison colorée, à l’intérieur de laquelle il n’y aurait aucune obstruction à l’espace. Le design devient alors un manifeste, et se rapproche de la démarche artistique. Du jamais vu jusqu’ici dans un événement consacré au design et organisée par une institution culturelle prestigieuse.

Outre Archizoom et Superstudio conviés à l’événement, le groupe Strum (Gruppo Strum) n’hésite pas à provoquer les bonnes consciences de l’époque. Ce collectif turinois produira pour l’occasion 3 romans-photo (fotoromanzo) au discours marxiste qui dénoncent la crise du logement, mettant notamment en scène Giovanni Agnelli, le patron de la FIAT. Stupeur au Conseil d’Administration du MoMA, Mr Agnelli étant un ami proche de David Rockefeller, alors président du Conseil d’administration du musée…

 

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Archizoom, Gray Room, environment, 1972. Photograph by Cristiano Toraldo di Francia, courtesy of Emilio Ambasz. Environments and Counter Environments. “Italy: The New Domestic Landscape,” MoMA 1972. Graham Foundation for Advanced Studies in Fine Artsa. © grahamfoundation.org

 

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Un des romans-photos réalisé par le Gruppo Strum à l’occasion de l’exposition © disegnodaily.com  

 

La partie consacrée aux «Environnements » va littéralement créer l’événement en surprenant un public qui s’attendait à découvrir de simples objets design. Joe Colombo, designer hors-norme de l’après-guerre, décédé subitement un an avant l’exposition, aura droit aux honneurs avec la mise en scène de sa Total Furnishing Unit, une unité d’habitation compacte et fonctionnelle. Réalisée dans un monobloc de plastique, elle rassemble les cellules individuelles de l’habitation (salle de bains, chambre, cuisine, bureau) qui peuvent être montées séparément et même être combinées entre elles !

 

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Joe Colombo, Total Furnishing Unit, Concept et Environnement présentés au MoMA en 1972. © flashbak.com  

 

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Joe Colombo, Total Furnishing Unit, Concept et Environnement présentés au MoMA en 1972. © ramonesteve.com  

 

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Joe Colombo, Total Furnishing Unit, plan représentant la cellule Salle de Bains. © disegnodaily.co

 

Autre grande attraction de l’exposition, la proposition d’un habitat post-futuriste conçu par le jeune designer italien Gaetano Pesce (33 ans à l’époque). L’architecte, peintre, designer, sculpteur et philosophe italien propose une réponse à une question angoissante : et si un accident écologique frappait notre planète, comment y survivrions-nous ? Il imagine ainsi, en étroite collaboration avec le fabricant italien Cassina, un espace d’habitation commun à douze personnes, habitable hors de notre planète. L’idée n’est finalement pas si saugrenue que ça à l’époque, puisque la même année le designer franco-américain Raymond Loewy (Lien vers site design-market) dessine avec William Snaith les espaces d’habitation de Skylab, la station orbitale de la Nasa.

Encore une fois, Emilio Ambasz fait preuve d’audace dans la scénographie. L’habitat imaginé par Gaetano Pesce est présenté dans une cage d’ascenseur du musée, de sorte que les visiteurs du musée regardent de haut l’installation fictionnel du maître italien. Une manière de prendre de la hauteur sur un projet avant-gardiste. Qui plus est, Ambasz impose aux participants sélectionnés de présenter dans un film leurs projets, une innovation qui donne une vision encore plus réaliste à des projets au départ conceptuels.

 

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Gaetano Pesce, vue sur l’installation Project For An Underground City In The Age Of Great Contaminations, MoMA, 1972.  © disegnodaily.com 

 

En 1972, le designer Ettore Sottsass est déjà une figure du design italien reconnu par ses pairs. Récompensé par le Compasso d’Oro en 1959, on lui doit notamment la machine à écrire rouge Valentine (1969) de la marque Olivetti, un objet culte du design du XXe siècle. Pour Italy : The New Domestic Landsape, Sottsass produit une série de pièces à vivre conçues pour tenir dans des containers. Les meubles – une douche, des toilettes, une armoire à vêtements, un espace de lecture, un juke-box, une bibliothèque – sont sur roulettes. La réflexion du maître italien, comme pour Joe Colombo, porte sur la modularité des éléments qui peuvent se combiner entre eux.

 

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Ettore Sottsass, « Concept Furnishing », illustration du catalogue de l’exposition : Italy : The New Domestic Landscape, MoMA, 1972. © flashbak.com 

 

L’habitat traditionnel a vécu, les designers italiens pensent les meubles comme déplaçables, légers et compacts, réalisés avec l’utilisation de matériaux nouveaux, comme le plastique. Les meubles sont aussi pensés pour être bon marché et accessibles, parfois de « mauvais goût », en réplique aux objets-design exposés dans les « vitrines » du jardin du MoMA qui sont eux financièrement inaccessibles au citoyen moyen.

Pour les raisons qui ont fait de ce qui devait être au début une simple revue d’effectif du meilleur du design italien, un événement marquant de son époque, l’exposition Italy : The New Domestic Landscape, a continué de fasciner les générations suivantes de designers. À tel point que plusieurs institutions culturelles ont accueilli, dès 2010, une exposition consacrée à l’événement de 1972. Son nom : Environments and Counter Environments. « Italy: The New Domestic Landscape,” MoMA, 1972

Les curateurs de l’exposition, Peter Lang, Lucas Molinari et Mark Wasiuta, tous trois professeurs d’Architecture et spécialistes de son histoire, ont rappelé l’impact qu’avait alors eu l’exposition new-yorkaise et, surtout, la vision moderne et futuriste que les designers italiens avaient de l’habitat domestique. Pour une des premières fois de son histoire, le design portait en lui une réflexion sociétale et philosophique, au même titre que l’art de son temps.

 

 

Ecrit par François Boutard