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Joe Colombo : une étoile filante du design italien d’après-guerre

Joe-Colombo

Le designer italien Joe Colombo est une figure emblématique du design italien et international de l’après-guerre. Paradoxalement, son nom ne dit pas forcément grand-chose au grand public et pourtant il est considéré comme un des plus brillants représentants du design moderne. Il est peu connu, car sa carrière fut courte : né en 1930 à Milan, il meurt à seulement 41 ans d’une crise cardiaque. Ce qui en fait un mythe qui vécut sa vie à 100 à l’heure.

L’homme d’abord est atypique : féru de peinture, jouant du jazz et compétiteur de ski à ses heures. À la fois peintre (à ses débuts), dessinateur, designer de mobilier, architecte, architecte d’intérieur et concepteur d’habitations futuristes, Joe colombo en seulement 20 ans aligna une production phénoménale avec une énergie créatrice hors-norme. Un boulimique de travail qui dans l’âge d’or du design italien laissa une influence considérable, une comète de passage dans le monde du design…

 

Joe-Colombo

Source : www.seipp.com

 

Démarrant sa carrière au début des années 50 en adhérant au Mouvement de Peinture Nucléaire  fondé par Enrico Baj et Sergio d’Angelo en 1951, Colombo réalise une série de dessins pour une cité nucléaire (Città nucleare) qui préfigure son intérêt pour le design. Sa carrière de designer décolle véritablement à partir de 1962, lorsqu’il lance son propre studio de design à Milan. Il contribue alors au développement de l’industrie italienne du meuble qui voit fabricants et designers coopérer étroitement. Mais sa vision dépasse la simple création d’un objet design. En phase avec son époque, marquée par les valeurs de liberté et d’émancipation sociale, Colombo se projette volontiers dans le futur, oubliant le passé, et renouvelle les fonctions de l’habitat et de la vie individuelle. Il conçoit un mobilier flexible, modulaire et transportable, avant de proposer dans les dernières années de sa vie de véritables unités mobiles d’habitation.

Dans une carrière aussi riche bien que courte, il est difficile de s’arrêter sur quelques pièces célébrant le génie de Joe Colombo. Après ses premières expériences picturales et des travaux sur des projets iconoclastes, comme la commande qu’il reçût alors encore étudiant pour la conception d’un système de présentation de télévision en plein air (Xe triennale de Milan, 1954), le designer accède à la reconnaissance du milieu en 1962 avec la réalisation de la lampe Acrilica (avec son frère Gianni Colombo), éditée chez O-Luce. Pour cette lampe très élégante devenue un classique du design, Colombo reçut une médaille d’or à la XIIIe Triennale de Milan. La lampe Acrilica se compose d’un convecteur en Plexiglas en forme de C – une ligne courbe qu’affectionne particulièrement le designer – et d’une base en métal laqué contenant un tube néon.

Lampe Acrilica

Lampe Acrilica

 

Créateur fertile dans l’univers du luminaire, Joe Colombo se distingua avec plusieurs modèles. Sa lampe Spider de 1965, toujours produite chez O-Luce, prouve le génie du designer pour créer des objets fonctionnels et dynamiques. Plus qu’une lampe, Spider est un véritable système novateur qui permet d’orienter latéralement, verticalement ou encore de faire pivoter horizontalement un réflecteur émaillé qui s’adapte à divers supports pour créer des lampes, des lampadaires, des suspensions et des lampes à pince. En 1967, Joe Colombo remporte un Compasso d’Oro et un International Design Award pour le système Spider.

 

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Lampe Spider

 

Joe Colombo arrive à un moment charnière dans l’histoire du design. Contemporain de Marco Zanusso, Vico Magistretti, Ettore Sottsass, des frères Castiglioni ou encore de Bruno Munari, il va connaître la naissance et le développement de l’industrie du meuble en Italie qui va imposer le design italien comme une référence mondiale. Colombo travaille « all’italiana »,  c’est-à-dire qu’il invente lui-même les solutions techniques pour adapter les nouvelles technologies à la fonction de l’objet, et non l’inverse. C’est ainsi qu’il dessine en 1965 la chaise Universale, initialement réalisée en aluminium, mais par la suite fabriquée en plastique ABS, puis en polypropylène (1). Il s’agit d’un des premiers sièges intégralement en plastique produit par l’éditeur Kartell !

Chaise-Universale

Chaise Universale

 

Inventif, curieux d’expérimenter l’arrivée de matériau nouveau, Colombo signait deux années avant la fameuse Universale  un siège très reconnaissable : le fauteuil Elda. On peut aimer ou détester la forme imposante de l’assise, mais il s’agit du premier fauteuil à utiliser de grandes surfaces de fibre de verre renforcée de plastique. Pour le réaliser, Colombo emprunta au secteur naval sa technologie. La structure autoportante du siège est placée sur une base pivotante avec une superposition de coussins rembourrés recouverts de cuir. Avec sa partie haute enveloppante, la personne assise dans un fauteuil Elda se sent protégée, à l’abri dans son « cocon ».

 

Fauteuil-ELDA

Fauteuil Elda

 

Colombo est aussi un visionnaire, sa vie elle-même menée à tambour battant le pousse à concevoir un équipement de la maison fonctionnel et combinable dès le milieu des années 60. C’est ainsi que dès 1964, Joe Colombo met au point ce qu’il désigne comme un « personal container ». Le but : proposer un meuble multifonctions contenu dans un container qui comporte des charnières, si bien que lorsqu’il est fermé, c’est une malle facile à transporter. Le designer propose ainsi une série de containers en bois dont le Man-Woman-Container qui comprend un compartiment pour les objets personnels, des miroirs amovibles, des lampes flexibles, des prises électriques pour rasoir et d’autres ustensiles, un baromètre et un thermomètre, un calendrier et une horloge. Attaché à l’aspect fonctionnel, Colombo intègre, dans la version féminine du container, une table de toilette placée plus bas, au niveau d’une assise alors que dans le modèle masculin, elle se trouve en hauteur, dans le couvercle.

 

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Source : liveauctioneers.com / Joe Colombo, Personal Container, 1964. Un exemple de container avec ici un meuble garde-robe équipé d’un tourne-disque et d’une radio, d’un bar complet, d’un cendrier, d’une petite étagère à livres, de casier pour les journaux et disques.

 

Le Personal  Container préfigure déjà les futures cellules d’habitation que Colombo réalisera à la fin de sa carrière. Joe Colombo aime les choses en mouvement, son design par conséquent revendique la mobilité et la modularité. Le fauteuil Additional System (1967-1968), combine avec maestria ses deux prérequis. Il repose sur un système modulaire comprenant 6 éléments verticaux de tailles différentes, fixés sur des lames d’aluminium. Agencé et agrandi de plusieurs façons, le système décline au choix, un fauteuil, une ottomane ou un divan. Le projet fut présenté à la XIVe Triennale de Milan de 1968.

 

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Source : interieurites.com / Joe Colombo, Additional Living, 1967. ©theredlist.com

 

Un bon exemple des recherches de Joe Colombo sur le mobilier modulaire se retrouve dans le chariot Bobby, créé en 1969. Bobby, avec ses plateaux pivotants, complète à merveille une table à desseins dans un bureau d’architecte. Grâce à son volume important et à une extension possible, il peut également servir au bureau ou à la maison. Le chariot modulable est fabriqué en utilisant du plastique ABS injecté. La combinaison soignée des compartiments et son apparence discrète en ont fait un classique intemporel, Colombo ayant même prévu un casier pour permettre le rangement de plans roulés ou en tubes. Fabriqué initialement par Bieffeplast, société italienne spécialisée dans le plastique, il est aujourd’hui encore édité par la société B Line. Le MoMA de New York l’a intégré dans sa collection permanente et le centre Pompidou en possède également un exemplaire.

Enfin, difficile d’évoquer Joe Colombo sans son inimitable « Tube Chair » conçue en 1969, c’est peut-être son assise la plus connue. Quatre cylindres de diamètre différent peuvent s’assembler selon plusieurs combinaisons grâce à des joints d’assemblage en acier, allant du fauteuil haut ou court jusqu’au transat. Vendu dans un sac en jute, le Tube fut l’un des premiers exemples de meuble qui pouvait pratiquement se vendre en linéaire !

 

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Caissons Boby et chaise longue Turbo

 

Derrière le designer reconnu pour ses créations, Joe Colombo n’en demeure pas moins un véritable architecte, très prolifique… On ne le sait pas forcément, mais hormis le design d’objet, la carrière du maestro italien dans le domaine des équipements d’intérieurs et des aménagements de boutiques et de stands d’exception comprend plus d’une cinquantaine de projets entre la fin des années 1950 et le début des années 1970 ! Si Colombo conçoit dans un premier temps   des objets mobiles et modulaires pour l’habitat domestique, il se dit que l’habitat intérieur peut suivre la même révolution. Il se met alors en tête de concentrer tous les services domestiques dans des unités particulières, des sortes de « monoblocs » dont le volume pouvait contenir tout ce qui était utile à l’utilisateur. Joe Colombo met ainsi au point un système d’organisation personnalisé de l’existence : l’usage purement domestique des meubles est dépassé.

 

Source : www.artscape.fr / En 1969, Joe Colombo conçoit le Cabriolet Bed, qui doit, selon lui, intégrer toutes les fonctions de la chambre à coucher traditionnelle en une « cellule de nuit » unique et multifonctionnelle.

Source : artscape.fr / En 1969, Joe Colombo conçoit le Cabriolet Bed, qui doit, selon lui, intégrer toutes les fonctions de la chambre à coucher traditionnelle en une « cellule de nuit » unique et multifonctionnelle.

 

Cette vision très moderne de l’habitat atteint son point culminant en 1971, avec la présentation de Total Furnishing Unit, une unité d’habitation extrêmement flexible et dynamique que Colombo présente dans le cadre de l’exposition légendaire « Italy : the New Domestic  Landscape » organisée au MoMA de New-York. Avec une poignée de confrères italiens (Ettore Sottsass, Gae Aulenti, Mario Bellini, Alberto Rosselli, Gaetano Pesce), Colombo a carte blanche pour donner sa vision de l’habitat moderne. Avec sa Total Furnishing Unit, il va jusqu’au bout de son idée d’une unité d’habitation autonome autorisant une flexibilité maximale. L’ensemble est un bloc compact de cellules individuelles, combinées, que Colombo appelait : Kitchen, Cupboard, Bed and Privacy et Bathroom. Chaque cellule pouvait être séparée du bloc et installée dans la pièce, mais aussi utilisée en relation avec d’autres éléments du bloc, ce qui créait pas mal de combinaisons.

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Source : archimaps.tumblr.com / Joe Colombo, Total Furnishing Unit Project, croquis.

 

L’ensemble surprend avec ses aplats de couleurs jaune pop adjoints de la technologie la plus sophistiquée de l’époque. Ainsi, l’alimentation en eau de la cuisine et de la salle de bains se fait par des tuyaux dissimulés dans le plafond. Des lumières colorées et d’autres dispositifs techniques complétaient cette unité d’habitation futuriste.  Malheureusement, Joe Colombo ne verra jamais la présentation finale de son projet au MoMA en 1972. Il décède brutalement le jour de son 41e anniversaire le 30 juillet 1971. Il travaillait encore sur le plan et les couleurs et c’est son assistante, Ignazia Favata, qui a complété le projet.

 

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Source : socks-studio.com / Joe Colombo, Total Furnishing Unit, 1971-1972. Vue de la chambre avec 2 lits sortis

 

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Source : interieurites.com / Joe Colombo, Total Furnishing Unit, 1971, cellule cuisine, ©designboom.com

 

En à peine vingt ans de carrière, Joe Colombo laisse derrière lui une œuvre protéiforme. Ces créations, modernes et futuristes, sont les témoins d’une époque de profonds changements industriels et sociétaux. À ce titre, la référence à son œuvre peut donc servir de fil conducteur pour aborder les grandes orientations qui ont marqué le design d’après-guerre et des années 60. Joe Colombo, mieux que quiconque, incarna l’esprit de dynamisme des sixties. Avec le recul, on se demande quelle(s) direction(s) aurait emprunté cet esprit libre et créatif dans le design contemporain…

(1) La chaise Universale a été réalisée, successivement, en ABS (1965), en polyamide (Nylon, 1971) et, finalement, en polypropylène à partir de 1974.

 

 

Ecrit par François Boutard