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Kaare Klint : le père du design danois – Partie 1

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Le grand pionnier du design danois est incontestablement Kaare Klint. De par ses recherches ergonomiques tournées vers la normalisation, il fera basculer les arts décoratifs danois vers le design danois mondialement connu des années 1950.

Klint va systématiser une approche centrée sur l’homme qui constituera le socle du modernisme danois. Il va, par toute une série de mesures autour des objets utilisés par l’homme (par exemple le linge, les nappes, les tasses, les verres, les assiettes, les couverts etc.) établir des normes autour de la construction, par exemple, des buffets, créant ainsi une certaine forme de rationalisation du rangement. Pour l’époque, les recherches de Klint étaient pour le moins audacieuses.

Les recherches de Klint commencent assez tôt, au début des années 1930 et sont donc contemporaines de celles menées par Le Corbusier (1887-1965) autour du Modulor. On peut également rapprocher ses recherches, même si elles sont antérieures, de celles effectuées par le Français Marcel Gascoin.

Hormis le siège conçu pour l’église de Grundtvig en 1936, en hêtre et tressage d’herbes maritimes, aucun des meubles de Klint n’a été fabriqué industriellement. C’est également l’un des seuls meubles fabriqués en hêtre, bois indigène, rarement employé chez Klint. Le designer avait un goût prononcé pour les beaux matériaux, tel l’acajou de Cuba. Ce choix, ainsi que la fabrication artisanale chez le fabricant Rud. Rasmussen à Copenhague, rendaient ses meubles onéreux.

 

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Donc si Klint fait figure de pionnier c’est surtout avec ses recherches autour de la normalisation des meubles, et par le biais de son enseignement à « L’Ecole du meuble », « école », faisant partie de la section d’architecture de l’Académie des beaux-arts de Copenhague, où ses idées avant-gardistes vont être diffusées. Quasiment tous les futurs designers danois des années 1950 et 1950 sont passés par cette section où Klint enseignait.

 

 

Son œuvre :

Passons en revue quelques-unes des créations de Kaare Klint les plus connus, comme le mobilier pour le Musée de Faaborg, la siège Rouge, sa siège Safari ainsi que le siège, connu sous le nom « siège d’église » car initialement créé pour l’Eglise de Grundtvig.

 

Le mobilier pour le Musée de Faaborg

Dès 1913 Klint va collaborer avec l’architecte Carl Petersen pour la conception des meubles pour le petit musée de Faaborg situé sur l’ile de Fuen. A l’époque le design danois reste encore sous l’influence du néo-classicime et cela se voit très bien dans ce mobilier.

 

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Kaare Klint a toujours été conscient des divers courants qui ont marqué son travail, notamment le classicisme de ses premiers meubles et la touche anglaise qu’il gardera toute sa vie. Klint avait grandi dans un milieu où l’importance de la tradition constituait la base de tout renouvellement. La tradition danoise à laquelle il était fidèle correspondait à un mélange de classicisme, de romantisme national et surtout à une tradition d’ébénisterie de grande qualité. Il ne voyait pas la nécessité de tout recommencer à zéro, mais engage plutôt la création à bénéficier des découvertes et des acquis du passé afin de progresser plus vite. Avec lui s’ouvre une nouvelle page dans l’histoire du meuble danois, une transition progressive, puisque Kaare Klint est loin de rompre avec la tradition danoise.

Prenant l’exemple du Fauteuil de Faaborg qui devait servir de fauteuil de repos dans les différentes salles de peintures du petit musée. Il y avait aussi des canapés, des cabinets, des étagères et des tables. Le Fauteuil de Faaborg est léger, fait de chêne et cannage faisant clairement apparaître sa structure. Le dossier se prolonge en accoudoirs selon une large courbe circulaire jusqu’aux pieds de devant qui sont droits. En revanche, ceux de l’arrière sont légèrement cambrés, ce qui peut nous faire penser à la chaise Klismos. Nous remarquons déjà ici certaines caractéristiques qui marqueront les futurs meubles de Kaare Klint, tels les formes simples et claires, l’utilisation de très beaux matériaux, et le maintien de la tradition ébéniste. Le fauteuil est encore édité aujourd’hui chez Rud. Rasmussen.

 

 

Les fauteuils conçus pour le musée de Faaborg, d’aspect classique, s’inscrivent ainsi dans la tradition danoise. Mais ce n’est pas pour cette raison qu’on doit nécessairement parler d’historicisme. Aussi bien les meubles que les détails sont originaux et conçus spécialement en accord avec l’espace auquel ils sont destinés. On peut parler ici d’une œuvre d’art totale. L’environnement était donc une donnée déterminante dans la conception des meubles de Klint, notion récurrente dans toutes ses créations. Les fauteuils étant légers, les visiteurs peuvent les déplacer et s’asseoir devant un tableau pour le contempler plus en détails. Ici transparaît, quoique timidement, l’idée de la prise en considération de l’individu auquel le meuble est destiné, notion que Kaare Klint développera beaucoup dans son enseignement à l’Académie de beaux-arts à Copenhague. Les fauteuils sont aussi parfaitement adaptés au lieu, ici les salles du musée. Sièges et dossiers sont horizontaux et suivent le plan du sol pour ne pas interférer avec les lignes obliques des pièces très paisibles. De même l’emploi de cannage, fait comme un treillage de rotin, sur l’assise et le dossier, nous permet d’apercevoir les couleurs de la mosaïque du sol à travers. Les pieds sont en légères pointes de manière à correspondre aux petits morceaux de mosaïque du sol. Ce fauteuil pour le musée de Faaborg fut une telle réussite que Kaare Klint le reprit de nombreuses fois en le retravaillant plus ou moins, notamment pour le bureau du directeur du Musée de Thorvaldsen, dont il va reprendre la restauration après la mort de Carl Petersen en 1923.

 

 

Le musée des Arts Décoratifs et la chaise rouge

Le mobilier pour le Musée des Arts décoratifs monopolisa Klint pendant les années suivantes. Pour l’exposition des différents objets, il confectionna un nombre incalculable de vitrines. Même après son ouverture en 1926, il continua de créer du mobilier pour le musée, les meubles du jardin et de la salle de conférence en sont la preuve. Il livre, en 1928, 200 chaises fabriquées chez Rud Rasmussen. Il s’agit de la fameuse Chaise Rouge tirant son nom du cuir du Niger rouge qui la recouvre.

 

 

Cette chaise s’avère très caractéristique de la conception mobilière de Kaare Klint. Ici, l’inspiration vient du XVIIIème siècle anglais, référence récurrente dans ses créations. Klint décrit lui-même cette chaise et dit notamment que la partie basse avait été inspirée par une chaise typique de Chippendale avec des pieds droits ainsi que des entretoises entre les différents pieds et le dossier par une autre chaise anglaise avec un dossier très simple couvert de cuir, et de cette manière il crée une toute nouvelle chaise.

Cette manière de concevoir un nouveau meuble constituait également l’une des bases de son enseignement. La Chaise rouge était, comme la plupart des meubles de Klint, faite d’acajou de Cuba, un bois précieux comme cela se faisait souvent dans l’ébénisterie traditionnelle. Cependant, il fut pionnier également dans ce domaine puisqu’il ne traitait qu’avec de la cire, afin de mettre en valeur la couleur et le matériau. La notion d’authenticité des matériaux est très présente chez Klint. Il rejoint sur ce point d’autres artistes et créateurs de son époque, tels les « Arts and Crafts » anglais ou Adolph Loos. Et comme souvent, Klint retravaillera ce modèle ultérieurement.

C’est avec Kaare Klint que commence la grande aventure du meuble danois et le début de ce qui devait garantir une place majeure du design danois sur le marché européen et américain, surtout à partir des années 1950. Mais en quoi est ce que Klint est si important si son propre œuvre reste assez traditionnelle ?

 

Kaare Klint fonctionnaliste ?

Dès 1916-1917, Klint réalise une série de dessins montrant des dimensions de meubles relatives à la taille de l’Homme, debout et assis, à son étendue, aux distances de son champ d’action et de son champ de vision etc. Ce travail ne visait pas une production industrielle. Ce n’est pas avant les années 1950-1960 que l’on peut parler d’une véritable fabrication industrielle au Danemark. Klint estimait les considérations anatomiques fondamentales au moment de la création d’un meuble, ce qui nous parait évident aujourd’hui. Son travail autour d’une normalisation des meubles tendait vers la prise en compte de l’environnement humain. L’ergonomie était donc pour Klint une priorité, et la standardisation des meubles l’intéressait dans le but de mieux les adapter à l’homme.

 

 

Comme nous le constaterons avec les bureaux et les buffets, il existe chez Klint un lien étroit entre forme et contenu. Les dimensions extérieures sont déterminées en fonction de ses études menées autour de la taille de l’homme. De même, le volume et les divisions prennent en compte l’économie de place, des différents formats de papier, des désirs de rangement et des utilisations variant en fonction des besoins de chacun.

Comment reconnaître une bibliothèque de Kaare Klint ? Un dénominateur commun entre les différentes bibliothèques : la partie intérieure est séparée du reste au niveau d’une commode et la partie supérieure est à la hauteur maximale de ce qu’un être humain peut atteindre de sa main en étant debout. La bibliothèque est séparée au milieu par une cloison centrale. Sur celle-ci et sur les côtés inférieurs de la bibliothèque, Klint crée un système de fentes, dans la partie inférieure des plateaux avec des fonds en saillie. Le nombre de fentes permet une séparation en beaucoup d’unités différentes, en accord avec la standardisation des différents objets, et permettant ainsi une utilisation très variée. Il conciliera ainsi les données d’ergonomie aux questions de pratique et de place.

 

 

Tout début de travail se déroule chez Klint de la même façon : d’abord des études sur les proportions humaines par rapport à l’objet, sur le besoin d’espace et sur les possibilités de construction, ensuite détermination des dimensions et le traitement des matériaux etc. Après seulement peut commencer le travail de normalisation. Il n’est pas exagéré de parler de lui comme du 1er designer au Danemark. Il est cependant difficile de le qualifier de fonctionnaliste dans le sens où nous l’entendons habituellement, car il n’était pas question pour lui d’employer de nouveaux matériaux tels que le métal, Klint préférant le bois traditionnel, se situant plutôt ainsi dans une continuité de la tradition danoise d’ébénisterie. La tendance incarnée par Klint est parfois nommée : « le fonctionnalisme traditionnel ». Et certains parlent d’un moderniste traditionnel.

 

 

 

Mais comme beaucoup de cette époque, Klint eut des difficultés à concilier théories et pratique, car bien qu’affichant des théories très socialistes, il ne pouvait se résoudre à l’industrialisation de sa production. La question de l’espace habitable constituait une préoccupation grandissante au début du XXème siècle. Les logements commençaient à se métamorphoser, les quartiers ouvriers fleurissant partout, et bien que Klint se penche sur ces questions, ses créations n’étaient en aucun cas compatibles avec cette tranche de la population qui n’aurait pas pu se permettre des meubles aussi onéreux. Un prix inabordable pour ces ouvriers de par le choix des matériaux (acajou, cuir…) et la non industrialisation des meubles. Klint rêvait à la notion d’Art pour tous mais ne pouvait l’appliquer.

Retenons surtout le lien très intéressant chez Klint entre un mobilier considéré quelque peu classique, non seulement en raison des formes, mais surtout en raison des matériaux employés ; les bois, et ceci malgré des recherches plutôt novateurs pour l’époque. L’importance de l’enseignement de Klint est primordiale pour la compréhension de l’importance du mobilier en bois. Parmi les meubles les plus connus de Klint on trouve également la fameuse chaise Safari. Dessiné en 1936 au Danemark cela fut le premier fauteuil a être exporté démonté dans une petite caisse. Mais également la chaise longue de pont fabriquée à partir de 1933 chez Rud Rasmussen ou encore le tabouret plié en bois de frêne dessiné autour de 1933 et également produit chez Rud Rasmussen.

 

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Architecte et créateur complet Kaare Klint ne créa non seulement des meubles, mais également des monuments funéraires, des aménagements de musées ainsi que des lampes, aujourd’hui mondialement connues, sous le nom Le Klint.

Dans notre prochain article nous nous pencherons plus en détail sur l’enseignement de Kaare Klint à l’Ecole de meuble aux Beaux-Arts de Copenhague. Enseignement qui a tant influencé toutes les futures générations de designers danois.

Sources : www.carlhansen.com | www.leklint.com | www.rudrasmussen.com

 

 

 

Ecrit par Rikke JACOBSEN
Docteur en Histoire de l’art – Design, diplômée de la Sorbonne Paris IV
Thèse sur le sujet du « Mobilier en bois après la Seconde Guerre Mondiale »