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Le design Memphis, une expérience haute en couleur

MEMPHIS cover

En janvier 2016 disparaissait David Bowie. Collectionneur averti d’art et de design, Bowie possédait une très belle collection de mobilier du mouvement italien du début des années 80, « Memphis ». Certaines de ces pièces se sont vendues très chères lors d’une vente organisée en fin d’année dernière chez Sotheby’s. Depuis, le style « Memphis » revient à la mode.
En quoi Memphis a-t-il révolutionné, à une certaine époque, l’idée que l’on pouvait se faire du « beau design » ? Quel fût la genèse de ce courant et ses initiateurs ?

Memphis est un mouvement de design et d’architecture italien créée en 1980 à Milan. On désigne aussi par ce nom un groupe d’architectes et designers qui s’inscrivirent dans un certain état d’esprit, on parle de Groupe Memphis – Gruppo Memphis -. Contrairement à d’autres courants de design précédents, Memphis n’obéit pas à un manifeste ; c’est avant tout une volonté de fabriquer des meubles avec une grande liberté en réaction au style bourgeois de l’époque.

On ne peut évoquer Memphis sans parler de son fondateur, l’un des plus grands designers italiens de la seconde moitié du XXe siècle, Ettore Sottsass. Né en 1917 en Autriche, Ettore Sottsass suit des études d’architecture et sort diplômé du Politecnico de Milan en 1939. Il commence à se faire un nom lorsqu’il entame, en 1956, une collaboration qui durera une vingtaine d’années avec la firme italienne Olivetti. Cette association accouchera d’objets pour certains devenus culte, comme la Valentine, une machine à écrire portative de couleur rouge vif. – David Bowie en avait d’ailleurs un exemplaire ! -.

machine à écrire

Machine à écrire portative Valentine, design Ettore Sottsass et Perry A.King, 1969

Si Sottsass profite du boom économique d’après-guerre, favorable au développement de l’industrie italienne du meuble, il est marqué par un voyage en Inde en 1961, avant de s’installer en Californie, en pleine période du Pop Art. Ces expériences fondatrices le mènent à s’interroger sur la portée sociétale du design. Ainsi, on le retrouve à l’affiche en 1972 de l’exposition devenue culte du MoMA : Italy : the New Domestic Landscape. Le show fait sensation pour « dynamiter » la prédominance du style européen hérité du Bauhaus, et critiquer une industrialisation croissante de l’industrie du meuble.

Le premier ordinateur italien, le Elea 9003 - 1958 - Ettore Sottsass en créé le design

Le premier ordinateur italien, le Elea 9003 conçu en 1958 et pour lequel Ettore Sottsass assure le design. Pour cette réalisation, il reçoit le Compasso d’Oro ( le prix international de design le plus influent à l’époque). – Source

Attentif à ce mouvement contestataire qui revendique un design radical débarrassé de toute pression productiviste et marketing, Ettore Sottsass rejoint en 1977 le studio Alchimia fondé un an plus tôt par les architectes Alessandro Mendini et Alessandro Guerriero. Alchimia esquisse les contours de ce que sera Memphis : un esprit de liberté qui mélange les styles et les matières. Mais Sottsass souhaite aller plus loin. En 1980, il quitte Alchimia avec Michele de Lucchi et fonde Memphis, en référence à une chanson de Bob Dylan, Stuck Inside Of Mobile With The Memphis Blues Again.

Entouré de plus jeunes designers, comme Marco Zanoni, Aldo Cibic ou encore Martine Bedin, les membres de Memphis vont envoyer au diable les chromes des tables et leur plexi fumé, les teintes beigeâtres des canapés et autres bibliothèques modulaires. Il leur faut de la couleur, mettre en scène des formes asymétriques dans un décor loufoque, en bref faire imploser le « good design» des années 70…

Lampe de table Super par Martine Bedin pour Memphis Milano, 1981

Lampe de table Super par Martine Bedin pour Memphis Milano, 1981 – Source

 

 

Lampe Ashoka, Ettore Sottsass, Memphis Milano, 1981

Lampe Ashoka, Ettore Sottsass, Memphis Milano, 1981Source

Le coup de génie de Memphis fut de faire du laminé plastique, plus communément appelé formica ou stratifié, un matériau alors symbole de vulgarité et de basse qualité, un véhicule pour sa créativité. Les membres du mouvement vont l’utiliser en le customisant pour renverser les codes esthétiques alors en vigueur. Ils vont aussi l’associer à des matériaux beaucoup plus classiques comme le bois laqué, le métal, le tissu.

Ettore Sottsass, Bibliothèque Carlton & Lampe Tahiti, Memphis Milano, 1981

Ettore Sottsass, Bibliothèque Carlton & Lampe Tahiti, Memphis Milano, 1981

 

 

 

La bibliothèque de rangement Carlton conçue par Sottsass en 1981 est ainsi faite en bois laqué polychrome et laminé plastique. Les panneaux en stratifié associent des couleurs vives et la souplesse du matériau autorise des formes géométriques surprenantes, à l’image de totems par exemple, ce qui rappelle le langage créatif du plasticien Pop-Art Keith Haring, contemporain de Memphis. La lampe Tahiti combine elle aussi différents matériaux. Le socle est en stratifié blanc avec un motif répété typique de Memphis, associé à du métal émaillé polychrome. Les designers de Memphis brouillent les pistes, et associent des matériaux si différents qu’ils finissent par développer un langage inédit. Le sofa Lido conçu par Michele de Lucchi associe ainsi stratifié, bois laqué, métal, et un tissu d’ameublement créé pour l’occasion.

Ces assemblages ou agglomérats n’ont rien de surprenant. Dans l’esprit de Sottsass, le design Memphis se vit plus comme une « succession d’accidents » heureux des matières qui composent au final des ensembles étonnants. Contrairement à un design plus formel dans lequel l’objet possède une structure, chez Memphis le processus de conception est inversé. Ce sont des éléments disparates qui, au final, vont créer une unité.

Les designers de Memphis n’hésitent pas non plus à associer les plastiques unis, les imprimés stratifiés ou les tissus imprimés à des matériaux plus nobles, comme le marbre ou la ronce de noyer. Que dire ainsi du divan Agra, réalisé en 1982 par Sottsass et qui mêle le marbre à du coton chintz ? Le marbre ressemble à du plastique, dans un rôle à contre-emploi eu égard à sa noblesse…

 

Ettore Sottsass, divano Agra, Memphis Milano, 1982

Ettore Sottsass, divano Agra, Memphis Milano, 1982

 

Les membres de Memphis accordent une place particulière à la décoration. À ce titre, il est intéressant de distinguer une figure singulière du mouvement, Nathalie Du Pasquier. Elle conçoit bon nombre des motifs imprimés que l’on retrouve sur les meubles, textiles, tapis ou objets du Groupe Memphis. Décoratrice surdouée, elle mélange tous les styles : cubisme, futurisme, art-déco, s’inspire de cultures plus exotiques comme l’Afrique, l’Inde, mais va aussi piocher dans le graffiti, les mangas et la science-fiction.

Royal Sofa, Nathalie Du Pasquier, Memphis Milano, 1983

Royal Sofa, Nathalie Du Pasquier, Memphis Milano, 1983

 

« Oberoi » chairs, Georges J. Snowden, Memphis Milano, 1981. Motifs dessinés par Nathalie Du Pasquier

« Oberoi » chairs, Georges J. Snowden, Memphis Milano, 1981. Motifs dessinés par Nathalie Du Pasquier

 

A gauche motif créé par Nathalie Du Pasquier, 1984 / A droite Tapis créé par Nathalie Du Pasquier pour Memphis Milano, 1983

A gauche motif créé par Nathalie Du Pasquier, 1984 / A droite Tapis créé par Nathalie Du Pasquier pour Memphis Milano, 1983

 

 

Nathalie Du Pasquier, motifs créés pour Memphis Milano, 1981-1983

Nathalie Du Pasquier, motifs créés pour Memphis Milano, 1981-1983Source

 

Démarrée officiellement le 18 septembre 1981 avec la présentation des premiers modèles en marge du Salon du Meuble de Milan, l’aventure Memphis prend fin en 1988. Ettore Sottsass et les siens ont réussi leur coup : marier un nouveau langage du mobilier, sensuel et moins intellectuel, aux canons esthétiques de l’époque.

Le mouvement Memphis a accouché de près de 300 pièces réparties dans 8 collections « Memphis Milano », créées entre 1981 et 1988. Ce catalogue historique des collections existe toujours, diffusé par la société Memphis. Les meubles et objets historiques continuent donc d’être produits de façon artisanale ; le catalogue Memphis s’est aussi enrichi d’autres collections, pour le plus grand bonheur des collectionneurs passionnés qui puisent dans Memphis une énergie toujours aussi réjouissante !

 

Photo de la collection privée de Dennis Zanone, considéré aujourd'hui comme le plus grand collectionneur mondial de « Memphis »

Photo de la collection privée de Dennis Zanone, considéré aujourd’hui comme le plus grand collectionneur mondial de « Memphis »Source

Ecrit par François Boutard