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L’histoire du design scandinave : l’émergence d’un style – Partie 2

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Dans la première partie de notre série sur l’histoire du design scandinave nous avons vu l’importance de l’héritage national en Finlande et comment le peuple finlandais reste très proche de la nature, une relation particulière dont atteste le design finlandais. Ceci se traduit notamment par un très grand respect des matériaux et un goût prononcé pour les formes naturelles, ainsi que par un design aux formes expressives, comme cela peut se voir dans le design d’Alvar Aalto, Wirkkala ou Sarpaneva qui vont connaître un grand succès international dès la sortie de la 2ème Guerre Mondiale, et être récompensés à de nombreuses reprises notamment aux fameuses Triennales de Milan durant les années 50.

 

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Chaise 69 par Alvar Aaalto / Plat en teck par TapioWirkkala © dailyicon.net

 

Nous avons également vu comment en Suède, après avoir trouvé de l’inspiration dans le classicisme français, le Biedermeider Allemande et le Art Nouveau, les racines du design simple et démocratique se développent très tôt, sous l’impulsion de la Svenska Slöjdföreningen (Société Suédoise des arts et de design industriel) qui se crée dès 1845. Mais c’est surtout après la Première Guerre Mondiale, la Svenska Slöjdföreningen créée une agence (en 1915) facilitant les contacts entre créateurs et fabricants dans le but d’améliorer la qualité du design suédois, et d’encourager la création d’objets simples, de bonne qualité et surtout bon marché. Pourtant, ces objets ne rencontreront qu’un très faible succès car, issus de l’art industriel, ils ne touchent pas la clientèle escomptée, à savoir la classe ouvrière. Bien que le coût de ces objets ait pu être prohibitif, c’est plutôt la connotation de ces objets domestiques « simples », inférieurs, qui a lourdement affecté les ventes. Car il est bien connu que la classe ouvrière, de l’époque, aspire aux mêmes objets et meubles que l’élite…

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Le journal Svenska slöjdföreningens (1905)

 

Ainsi, comme un peu partout en Europe, les fabricants font la sourde oreille et continuent à faire du luxe destiné à une élite. Durant les années 1920, de nombreux créateurs suédois partent étudier, puis travailler, à Paris ou à Berlin, ramenant à leur retour les idées modernistes ayant cours là-bas. Ceux restés en Suède sont attentifs à la rapide industrialisation qui marque le pays pendant cette période. Comme partout, les années 1920 et 1930 vont être caractérisées par un savant mélange d’idées modernistes et d’inspirations plus traditionnelles. Cela se traduit en Suède par une création alliant à la fois néo-classicisme et modernisme. Avec l’arrivée des Sociaux-démocrates au pouvoir au début des années trente, les mots d’ordre sont prospérité et répartition des biens. Les Sociaux-démocrates considèrent le design moderne comme l’outil du changement social plus que comme un exercice d’esthétique avant-gardiste. La doctrine officielle en matière de design tend vers l’égalité sociale. On va, pendant cette période, adopter une esthétique que le public qualifiera de stérile ou de froide, avec du mobilier métallique. On nommera « Funkis » le Fonctionnalisme suédois de cette période.

L’Exposition de Stockholm en 1930, dirigée par Gregor Paulsson, aura une très grande influence. 

 

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Affiche de l’exposition de Stockholm de 1930 

 

Cette exposition met en avant une vision utopique de la société, avec des appartements modèles pour des familles à faibles revenus. D’un point de vue esthétique, on s’aperçoit que les créations suédoises de cette période ne sont finalement pas très éloignées des idées du Bauhaus allemand. Le codirecteur de cette manifestation fut Erik Gunnar Asplund (1885-1940), éminent représentant du mouvement fonctionnaliste Scandinave et figure emblématique de l’architecture suédoise avec son pavillon d’exposition en verre et acier. Il présente pour la première fois le style international en Suède. Ce courant fonctionnaliste sera beaucoup critiqué en Suède où on lui reproche sa froideur et son manque d’identité suédoise. Cependant, tout le monde s’accorde sur la nécessité de recourir à l’industrialisation pour mener à terme les changements sociaux. Les adversaires du « Funkis » vont donc chercher un compromis entre l’organique et le rationnel.

 

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Intérieur Suèdois, anno 1930

 

Après la Seconde Guerre mondiale, la Suède étant très préoccupée par son manque de logements, elle deviendra pionnière de l’urbanisme et du logement dans le monde, notamment avec de nombreux projets développés dans la banlieue de Stockholm.

De cette période retenons les créations de Carl-Axel Acking. Pendant un temps collaborateur d’Erik Gunnar Asplund. 

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Carl-Axel Acking, Fauteuil, années 40

 

Comme beaucoup des créateurs scandinaves de l’époque il fut un créateur complet. Il dessina non seulement les bâtiments mais également les aménagements intérieurs avec les meubles. En sortant de la Seconde Guerre mondiale, il crée pour Svenska Möbelfabrikerna à Bodafors (l’Union des fabricants de meubles suédois à Bodafors) un fauteuil en bois cintré. Ce siège est en contre-plaqué moulé et les éléments de dossier sont simples à assembler, convenant ainsi particulièrement bien à une fabrication industrielle et par conséquent à l’exportation.

 

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Carl-Axel Acking, Chaise « Trienna ». Produite par NK Nordiska Kompaniet en 1957. Exposée à la Triennale de Milan la même année.

 

AB Svenska Möbelfabrikerna Bodafors travailla avec un grand nombre de créateurs suédois. Notamment Axel Larsson (1898-1975), qui est son principal designer de 1930 à 1956. Au commencement, il dessina des meubles aux formes simples, inspirées par des considérations fonctionnelles. Son travail sera cependant de plus en plus marqué par des formes plus organiques. Comme la plupart des designers scandinaves, il conçoit à la fois des meubles luxueux fabriqués dans des ateliers d’ébénistes mais également une série de meubles adaptables à une production industrielle destinée au plus grand nombre.

 

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Axel Larsson, Fauteuil pour la salle de concert de Gotheborg, 1935.
Produit par SMF/Bodafors

 

Autre grand nom à retenir de l’époque est Bruno Mathsson, précurseur de design organique en Suède et le créateur des pièces aussi fameuses que « Grashoppan » (1931), « Pernilla » (1944) et « Eva » (1933). Il représente la génération qui va faire passer le design suédois du fonctionnalisme géométrique au modernisme organique.

 

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Bruno Mathsson, « Gräshoppan », 1931 

 

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Bruno Mathsson, Fauteils « Pernilla »(1944) et « Eva » (1933)

 

Mathsson participe en 1937 à l’Exposition Internationale des Arts et Techniques de la Vie Moderne à Paris. Ses meubles sont également présentés dans des nombreuses expositions internationales telles l’Exposition Universelle à New York en 1939, à « Svenska Form » à Copenhague en 1946, à « H55 » à Helsingborg en 1955, « Interbau » à Berlin en 1957, et « Formes Scandinaves » à Paris en 1958.

 

Le Danemark

Jusqu’aux années 1950, le Danemark reste un pays peu industrialisé et dont l’économie repose essentiellement sur l’agriculture et l’artisanat. Après la Seconde Guerre mondiale, le pays va, comme toute la Scandinavie, connaître une reprise économique rapide et s’industrialiser. La grande réussite des danois au niveau design et production industrielle est d’avoir su mêler harmonieusement des modèles anciens, d’inspiration artisanale à une grande exigence de qualité. La tradition artisanale danoise se caractérise par le recours aux formes organiques, aux matériaux naturels, surtout au bois et par l’attention prêtée aux qualités fonctionnelles et esthétiques des objets. Beaucoup de créateurs danois s’inspirent par exemple des Shakers américains ainsi que du mobilier chinois et anglais du 18ème siècle. Il reste également dans la création danoise un fort lien avec l’art classique ainsi qu’avec les Arts and Crafts anglais. La recherche de « la forme idéale » est également assez caractéristique du design danois, aboutissant souvent à une grande simplification.

 

Le mobilier danois avant le design moderne

Dans les années 1770, le néoclassicisme supplante le Rococo au Danemark, et dans la première moitié du 19ème siècle, le classicisme prend deux directions, chacune défendue au sein de l’Académie Royale des beaux-arts de Copenhague. L’une d’elles était représentée par les architectes C.F Hansen (1756-1845), G.F. Hetsch (1788-1864) et Jörgen Hansen Koch (1787-1860), exécuteurs des grandes commandes officielles. Le classicisme qu’ils représentaient se basait sur le style Empire de Percier, ainsi que sur les travaux à Berlin et Potsdam de l’architecte allemand Friedrich Schinkel, c’est-à-dire un style néoclassique. L’autre courant était incarné par Nicolai Abildgaard (1743-1809), le sculpteur H.E. Freund (1786-1840) et l’architecte Gottlieb Bindesböll (1800-1856). Tous les trois s’étaient appropriés les valeurs de l’Antiquité classique et s’inspirent des études directes des meubles de l’Antiquité, non de l’architecture. A l’époque, Gottlieb Bindesböll, en partenariat avec le musée de Thorvaldsen, exécuta la création antique la plus originale au Danemark. Sa création fut le résultat de son aversion pour le conventionnel classicisme des ébénistes de l’époque.

 

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Gottlieb Bindesböll, Musée Thorvaldsen, Copenhague, Ouvert en 1848 

 

Aussi bien Freund que Bindesböll dessinaient des meubles, soit des copies directes soit des créations libres d’après des modèles antiques. A titre d’exemple, la chaise Klismos était la chaise antique la plus prisée de l’époque, conçue à partir des motifs figurant sur des vases et des sculptures.

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Nicolai Abildgaard, Chaise Klismos, v. 1790, Design Museum Copenhague  

 

On trouve cette chaise à la fois dans la peinture du peintre néoclassique danois Nicolai Abilgaard, comme sur certains tableaux signés David, Canova et certains dessinateurs anglais.  L’influence de ce type de siège aura une très longue vie au Danemark, nous en trouveront plus tard des variantes dans le travail de Kaare Klint et même jusque dans les années 1960-1970 chez certains designers danois, comme par exemple Poul Kjaerholm.

Même si les influences de la création française, allemande et anglaise étaient facilement perceptibles dans la création danoise de l’époque, les meubles danois conservaient tout de même une identité caractérisée par plus de simplicité. On classe souvent ces meubles d’« Empire » bien que cette dénomination ne convienne qu’à un petit nombre de meubles officiels de l’époque créés par les architectes C. F. Hansen et G.F. Hetsch et liés à la création française de l’époque sous l’Empire.

 

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G.F. Hetsch

 

Hetsch continua à influencer la création dans le deuxième quart du 19ème siècle à travers son enseignement et la publication entre 1839-43 de ses « modèles de dessins pour l’artisan ». Il en résulta l’apparition du style nommé « Christian VIII », plutôt bourgeois, où, sans grand déploiement artistique, on appliquait le raisonnable, le juste, le confort et l’utilité.

 

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Chiffonnière Style Christian VIII en acajou. Milieu 19ème siècle

 

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Commode style Christian VIII en acajou. Milieu 19ème siècle

 

Dès cette époque, la tendance est à la multiplication des styles et à leur croisement, ce qui sera encore plus net à partir du milieu du 19ème siècle.

A cette même époque, une nouvelle tendance se profile, très différente. Il s’agit de créations de meubles, parfois nommées « Meubles d’Artistes», dessinées notamment par H. E. Freund, Constantin Hansen (1804-1880), Christian Köbke (1810-1848) et Gottlieb Bindesböll (1800-1856) pour leurs maisons, dans un style d’influence antique, classique, approchant de celui d’Abildgaard. G. Bindesböll dessina également des meubles, notamment les vitrines de présentation, pour sa grande création architecturale, que fut le musée de Thorvaldsen à Copenhague. Créations très influencées par son séjour à Pompéi.

 

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Sièges de G. Bindesböll 

 

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Chaise de Constantin Hansen

 

La demande en meubles est croissante au 19ème siècle, quelles que soient les classes sociales. Beaucoup de meubles de cette époque ont été conservés mais aucun n’atteint le niveau esthétique ou qualitatif de ceux commandés par le roi. Les meubles de cette période, dits d’expérimentation, sont le reflet du contexte économique, technique, artistique, social et politique qui marque alors toute l’Europe, ainsi que le Danemark.

Autour de 1850, le néo-rococo fait son apparition. L’acajou domine, même si on remarque une nette percée d’autres bois nobles, tel le palissandre. Les meubles sont décorés par incrustations et découpages. Les formes galbées, comparables à celles du rococo, sont récurrentes et avec elles commencent les expérimentations.

Le néo-rococo ouvrit la voie à des formes de meubles plus vivantes dans les années 1850 et 1860. Plus audacieux que le meuble néo-classique, les meubles issus de ce nouveau courant étaient plus libres. Les meubles rembourrés par exemple étaient faits pour être vus de tous les côtés, contrairement aux meubles antérieurs.

 

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Intérieur danois dit « Klunkestil », milieu-fin 19ème siècle.

 

Pour confectionner ces nouveaux meubles, on puisa alors l’inspiration d’époques et de styles différents ainsi que d’autres cultures, de l’Orient, mais surtout de la Renaissance et de la période baroque. Ce style néo-rococo persista jusqu’à la fin du 19ème siècle sous l’appellation « Klunkestil ».  Parallèlement à ce style assez homogène, les années 1880-1890, voient essentiellement des personnes isolées qui influenceront la création du mobilier danois. Un de ces exemples est Lorenz Frölich (1820-1908), peintre et dessinateur, peut-être davantage connu comme étant l’illustrateur des comtes de H. C. Andersen. Dans les années 1880, Frölich dessinait ses propres meubles, tout comme le faisaient les peintres de l’Age d’Or danois, tel Abildgaard, au 18ème siècle. Ou dans la lignée de ceux qui se faisaient en Angleterre sous l’influence des idées et des théories de William Morris.

Vers la fin du siècle, de nouveaux créateurs entrent en scène, notamment Thorvald Bindesböll (1846-1908), le fils de Gottlieb Bindesböll, architecte du musée de Thorvaldsen. Bindesböll fils est lui-même architecte, mais plutôt connu en tant que céramiste.  A l’époque, le succès de Thorvald Bindesböll ne dépassera cependant pas un petit cercle d’amateurs pour lequel il dessine des meubles. La plupart de ses meubles présente un caractère robuste et monumental avec une dignité qui, selon certains revêt du baroque et, selon d’autres, du classicisme. Ils sont, pour la plupart, ornés des décorations découpées dans un style si personnel que l’on a pu parler « d‘ornementation à la Bölle ».

 

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Thorvald Bindesbøll, Siège en acajou, fabriqué par Severing et Andreas Jensen

 

Pour conclure, il semble évident que la Suède a su adopter plus rapidement une approche moderne de la création que le Danemark.  Pays qui reste très influencé par le classicisme et même le baroque, la création Anglaise et Allemande jusqu’au début du 20ème siècle. Il faut presque attendre les années 30-40, et les créations de Kaare Klint, pour apercevoir un début de modernité dans la création danoise. Dans notre prochain article nous allons voir le début de la modernité dans le design danois….

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Ecrit par Rikke JACOBSEN
Docteur en Histoire de l’art – Design, diplômée de la Sorbonne Paris IV
Thèse sur le sujet du « Mobilier en bois après la Seconde Guerre Mondiale »