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Portrait: Pierre Paulin 2/2

P Paulin Cover

Pierre Paulin (1927-2009) est un des plus grands designers français de l’après-guerre. Il est, sans conteste, l’égal d’un Jean Prouvé et est surement aujourd’hui le designer français le plus connu, avec Philippe Starck. Peu connu du grand public francophone de son vivant, à l’image de Roger Tallon, le père du design industriel français, il fut au contraire célébré à l’étranger dès les années 60, reconnu par ses pairs américains et scandinaves. Comme beaucoup de très grands créateurs de son époque, ce fut un touche-à-tout : du mobilier artisanal au design total en passant par l’aménagement intérieur. Plongez dans l’univers de Pierre Paulin, c’est revisiter 50 années de création marquées par des assises devenues des icônes du design moderne et contemporain. C’est aussi revisiter l’histoire des lieux du pouvoir en France.

Découvrez la première partie de cet article sur les débuts de la carrière de Pierre Paulin: 1950 – 1970: l’émergence d’un designer d’exception

 

Après 1970: une nouvelle dimension de l’oeuvre de Pierre Paulin

Dans le contexte de l’époque – les années 1970 -, Pierre Paulin est perçu comme très avant-gardiste et visionnaire. Les Français regardent encore peu le design contemporain, lui préférant le style rustique et les meubles de style. C’est donc un autre visionnaire pour son époque, amoureux de l’art de son temps qui vient chercher Paulin pour lui passer une commande inédite. Georges Pompidou et son épouse commandent en 1971 à Pierre Paulin une partie de la décoration de l’Elysée !
En confiance avec le Président de la République qu’il sait passionné par le mobilier contemporain, Pierre Paulin réaménagera trois pièces des appartements privés de l’Elysée : le fumoir, le Salon aux tableaux et, pièce essentielle, la salle à manger. En matière d’innovation, Paulin ne décevra pas les attentes du couple présidentiel. Dans les trois pièces disposées en enfilade, le designer désormais aménageur d’espace va créer une ambiance feutrée, plus intimiste et moins institutionnelle. Inspiré par les tentes ou les yourtes, Paulin se permet de concevoir une autre « enveloppe » dans les pièces, puisqu’il ne peut casser ou dénaturer les murs très anciens.
Ainsi, le designer fait recouvrir la décoration existante de type Napoléon III par des tentures en tissu grège. Pour la salle à manger, la seule pièce encore laissée en l’état aujourd’hui, Paulin imagine une « grotte » futuriste dans laquelle ses créations peuplent l’espace. Pour l’occasion, Paulin crée deux tables rondes aux piètements aluminium plastifié mat, les plateaux sont en glace feuilletée. Enfin, vingt-quatre sièges réalisés en aluminium moulé garni de peau ou de tissu sont disposés dans la salle à manger. Le plafond de la grande pièce est peu commun, un gigantesque lustre composé de 8.973 cannes de cristal éclaire la pièce. On dirait des stalactites, suspendus par le plafond. Dans le Salon aux tableaux, Paulin crée pour l’occasion les fameux fauteuils et canapés Pumpkin ou « citrouilles ».

 

Décoration de la salle à manger de l'Elysée, réalisation Pierre Paulin

Décoration de la salle à manger de l’Elysée, réalisation Pierre Paulin

 

Salle à manger du Palais de L'Elysée en 1971 © Pierre Berdoy - Mobilier National - Les Archives Paulin

Salle à manger du Palais de L’Elysée en 1971 © Pierre Berdoy – Mobilier National – Les Archives Paulin

 

Le Salon aux tableaux, Palais de l'Elysée, fauteuils et canapés Pumpkin créés pour l'occasion. © Pierre Berdoy - Mobilier National - Les Archives Paulin

Le Salon aux tableaux, Palais de l’Elysée, fauteuils et canapés Pumpkin créés pour l’occasion. © Pierre Berdoy – Mobilier National – Les Archives Paulin

 

Avec le projet « Elyséen », Pierre Paulin prouve qu’il est capable de concevoir un environnement global. En 1984, François Mitterrand fait appel au designer pour la commande de son bureau de travail. Chose intéressante, Paulin délaissera pour l’occasion son avant-gardisme des années Pompidou pour revenir à un style beaucoup plus classique mais épuré, en symbiose avec l’image présidentielle. Paulin va alors produire un ensemble d’objets de mobilier pour le bureau, la plupart de couleur bleue, qui tranche de manière heureuse avec l’apparat de la pièce. Au total, il réalise 21 meubles de couleur bleu avec des liserés en aluminium rouge – bureau plat et console technique, table basse, salon de six fauteuils et canapé, siège de travail, etc.-.

Palais de l'Elysée, mobilier de bureau conçu par Pierre Paulin, 1984-1989

Palais de l’Elysée, mobilier de bureau conçu par Pierre Paulin, 1984-1989

 

Pierre Paulin réalisera pour l’Etat d’autres commandes institutionnelles. Il sera notamment régulièrement sollicité par Jean Coural, administrateur général du Mobilier national et des manufactures nationales des Gobelins, de Beauvais et de la Savonnerie de 1963 à 1991, et qui fonde en 1964 l’Atelier de recherche et de création (ARC). Son but : promouvoir le savoir-faire français, entre artisanat et création.
Avec le mobilier national et l’Arc, Pierre Paulin va continuer de produire et surprendre. Il participe ainsi, avec les designers Joseph-André Motte et André Monpoix à l’aménagement de certaines salles du Louvre. Paulin signe alors sous son nom La Borne, une grande banquette circulaire créée pour la Grande Galerie du musée du Louvre (1968). C’est une réussite. Confortable et conviviale, elle invite à la contemplation des chefs d’œuvre. La Borne est toujours en usage dans la Grande Galerie, presque un demi-siècle après sa création !

La Banquette circulaire Borne de Pierre Paulin, dans la grande galerie du Louvre, 1968

La Banquette circulaire Borne de Pierre Paulin, dans la grande galerie du Louvre, 1968

D’autres commandes étatiques émailleront la carrière de Pierre Paulin : le pavillon français de l’Exposition universelle d’Osaka en 1970, la salle des tapisseries de l’hôtel de ville de Paris (1985), ou encore les fauteuils et tapis créés pour la salle hypostyle du Conseil Economique et social (Palais d’Iéna, Paris, 1985-1991).

 

Pierre Paulin, fauteuil Iena et tapis Jardin à la française. Vuie d'installation, Palais d'Iena, salle hypostyle, 1987. © CESE-Benoît Fougeirol - Palais d’Iéna, architecte Auguste Perret, UFSE, SAIF. Collection du Mobilier National / Courtesy Galerie Perrotin

Pierre Paulin, fauteuil Iena et tapis Jardin à la française. Vuie d’installation, Palais d’Iena, salle hypostyle, 1987. © CESE-Benoît Fougeirol – Palais d’Iéna, architecte Auguste Perret, UFSE, SAIF. Collection du Mobilier National / Courtesy Galerie Perrotin

 

Omniprésent dans le patrimoine mobilier de l’Etat Français de la seconde moitié du XXème siècle, Pierre Paulin reçut une reconnaissance tardive de son pays natal, après les années 2000. Paradoxal lorsque l’on mesure son formidable apport dans les années 60, avec un design à la fois épuré, organique, coloré et élégant. Les assises célèbres de Pierre Paulin conçues notamment avec Artifort sont toutes rentrées dans les plus grandes collections des musées internationaux (MoMA, Centre Pompidou) et quelque part aussi, dans l’inconscient des amateurs de design. Il aura donc fallu attendre l’année dernière en 2016, pour voir le Centre Georges Pompidou (ce ne pouvait qu’être lui !) lui consacrer sa première grande rétrospective, un hommage à un designer d’exception, enfin !

 

Ecrit par François Boutard