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Roger Tallon : le père du design industriel français

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Roger Tallon : son nom ne vous dit peut-être rien et pourtant l’homme est considéré comme le père du design industriel français, à l’égal d’un Raymond Loewy, considéré lui comme l’inventeur du design industriel. Né en 1929, Roger Tallon fait partie de la génération de l’immédiat après-guerre, celle qui reconstruisit la France pour l’emmener sur le chemin des « 30 Glorieuses ». Par conséquent, son image est associée à de grands projets industriels, particulièrement dans le domaine des transports où Tallon collabora de nombreuses années avec la SNCF. C’est ainsi à lui que l’on doit la  création de la signalétique du RER, la conception des voitures Corail ou encore l’aménagement intérieur du TGV Duplex… Créateur boulimique, il fut aussi un passeur de savoirs. Il enseigne en 1957 à l’Ecole des Arts Appliqués de Paris et innove en proposant le premier cours de design en France. En 1963, il fonde le département design industriel à l’Ecole Nationale Supérieure des Arts Décoratifs à Paris puis participe à la structuration de l’ICSID (International Council of Societies of Industrial Design). Pour toutes ces raisons, Roger Tallon possède en France une place de père fondateur respecté. 

 

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Roger Tallon, portrait. Source : Marie Claire Maison

 

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Cartographie du RER, 1977-1978. Source : Pixel Creation

 

Avant d’incarner la référence française du design industriel, Roger Tallon est avant tout une personnalité atypique, ouverte aux idées et à la technologie de son temps, un esprit libre toujours en mouvement, et un grand créatif. Une anecdote pour cerner le personnage : Tallon avait pour habitude de se réveiller la nuit pour noter ses idées, ce qui l’amena à accumuler pas moins de 500 schémas divers et variés tout au long de sa carrière. Souvent, pour développer un nouveau projet, il piochait dans ce trésor de guerre qu’il appelait à juste titre « le freezer ».

Sans le savoir, Tallon a plongé directement dans le design, d’abord chez la société Caterpillar en tant que chargé de la communication graphique, puis en 1953 chez Dupont de Nemours qui cherchait un designer. À l’époque, le mot était encore inconnu en France. Puis, Tallon fait une rencontre décisive avec Jacques Viénot, le créateur de l’Institut d’Esthétique Industrielle, qui deviendra bien plus tard l’Institut Français du Design et où enseignera Roger Tallon à partir de 1953, et dont le but est de faire progresser les produits de l’industrie française grâce au design. Roger Tallon rentre ainsi chez Technès, un bureau d’études techniques et esthétiques fondé en 1949 par Viénot ; il  y restera 20 ans.

Roger Tallon est un touche-à-tout, nombre de ses créations touchent à des univers très différents : vidéo, TV, Hi-fi, petit électroménager et appareils ménagers, chariots industriels, automobile, etc… Mais le désigner ne cache pas sa préférence pour les projets industriels, au détriment par exemple de l’équipement intérieur et du mobilier dans lequel ses confrères italiens excellent.

De ses premières réalisations marquantes, citons la Caméra « Duplex «  9,5 mm et le projecteur « Monaco » (1954), la machine à coudre « Brandt-Luxe B600 » développée pour la marque Gendron (1954) ou encore Le « Taon », une moto compacte de 125 cm3 pour constructeur français de motos légères Derny-Motors (1955). La caméra « Lido » 9,5 mm pour Pathé (1955) décroche la médaille d’or à la Triennale de Milan en 1957. L’escalier hélicoïdal métallique « M 44 » conçu en 1966 est également l’une de ses pièces phares. 

 

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Roger Tallon et sa Caméra Duplex 9,5 mm, inventée en 1954 pour Pathé. Source : L’Express

 

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Moto Taon pour Derny-Motors, 1955. Source : Le Favori

 

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Escalier hélicoïdal « M 44 », édition Sentou. Source : « Design Contemporain », Elisabeth Couturier, Flammarion

 

Si Roger Tallon ne court pas après la notoriété et si, comme il l’explique lui-même, il n’a pas cédé à la vague de starification des designers des années 1980, son nom est à jamais attaché au premier poste de télévision portable, Téléavia, réalisé en 1966. L’objet est devenu culte et pourtant il fut mis sur le marché contre l’avis même de la direction du groupe Thomson, le fournisseur de Téléavia !  Ce poste portatif est une révolution à l’époque car il s’inscrit à contre-courant des téléviseurs du marché de l’époque : imposants et conçus pour être posés sur des meubles. Pour Tallon, le challenge était de proposer une alternative aux appareils portatifs importés du Japon. Non seulement, l’appareil propose une dimension d’écran supérieure aux produits nippons mais il est facilement transportable, d’un poids modeste et s’avère comme l’appareil idéal pour équiper les résidences secondaires de l’époque, une tendance sociétale en pleine explosion. Côté esthétique, la forme ovoïde du téléviseur lui confère une identité tout en rondeur immédiatement reconnaissable. 

 

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Téléviseur Téléavia P111, 1966. 1er téléviseur portatif. Design Market

 

Suite au succès du Téléavia, Tallon connaîtra d’autres réussites industrielles qui l’imposent comme le chef de file du design industriel en France. Curieusement, s’il est peu connu du grand public, les produits de ce designer ont inondé la vie quotidienne des français : la brosse à dents pour la marque Fluocaril, les bidons d’huile Elf – c’est le premier à utiliser le plastique pour conditionner l’huile moteur -, les chaussures de ski pour Salomon ou encore l’invention de l’escalier hélicoïdale sans rampe et réalisé en fonte d’aluminium c’est lui !  Nous sommes tous entourés d’objets créés par Roger Tallon ou inspirés par ses créations. 

 

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Réalisation du design du packaging pour Elf, 1973. À la même époque, de l’autre côté de l’Atlantique, un certain Raymond Loewy conçoit le logo Shell et le design des stations-services de la marque. Source : Côté Maison

 

En 1973, Roger Tallon fonde sa propre agence, Design Programme, et décide de se spécialiser dans le design ferroviaire. Cette étape dans sa carrière inaugure une longue collaboration avec la SNCF qu’il fera rentrer dans l’époque moderne. Tallon est pragmatique, son design se veut pensé avant tout pour l’utilisateur. Il pense aussi qu’un objet design fait partie d’un ensemble, qu’il ne peut être conçu séparément de l’écosystème dans lequel il évolue. Cette logique conduit son travail dans la conception des trains CORAIL en 1974, mis au point pour révolutionner l’expérience du voyage. Fidèle à ses principes, Tallon conçoit d’abord un prototype roulant à bord duquel il embarque un matériel vidéo pour filmer les mouvements et comportements des passagers à bord. Tallon invente le confort sur rail, CORAIL en étant la contraction. Exit les voitures vertes de l’ancienne génération, les voitures sont désormais grises, accueillent des portes colorées dans les tons orange. Elles sont aussi plus spacieuses et confortables, la climatisation fait son apparition, des études sont réalisées sur l’insonorisation : la SNCF devient une entreprise à la pointe du confort moderne.

La SNCF connaît alors des années fastes avec la mise en service en 1981 du Train à Grande Vitesse. Pour imaginer le TGV du futur en 1983, le TGV Atlantique, l’entreprise ne peut faire appel qu’à une seule personne : Roger Tallon. Le designer va ainsi laisser une empreinte indélébile sur son époque. Tallon dessine et conçoit la décoration extérieure ainsi que l’aménagement intérieur. Une réussite totale : le bleu et l’argent de la carrosserie transportent à merveille l’image technologique et futuriste du TGV. Tallon imagine le TGV que nous empruntons encore aujourd’hui : c’est à lui que l’on doit la voiture-bar, les sièges « Coach » anti-vibrations aux fines rayures.

Par la suite, Tallon sera systématiquement associé aux évolutions du TGV : on lui doit ainsi le TGV sur 2 étages dit « Duplex ». Fort de sa réussite, le TGV Atlantique est jalousé pour son confort et son élégance dans le monde entier, Tallon exportera son savoir-faire sur d’autres projets à grande vitesse : projet des TGV nord-américains (Texas et Canada, GEC Alsthom et Bombardier, constructeurs, 1993), projet VR (chemins de fer nationaux finlandais, nouvelle identité, logo, signalétique et livrée du train à grand vitesse, 1993). 

 

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L’intérieur 1ère classe du TGV Atlantique – Le designer français conçoit l’agencement de l’intérieur 1ère classe du TGV Atlantique pour la SNCF, en 1983. Archives Roger Tallon, fonds conservé aux Arts Décoratifs, Paris. Source : Côté Maison

 

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Siège de 1ère classe Coach du TGV Atlantique, 1983. Source : Decomotiv

 

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Design du TGV Duplex pour la SNCF, 1994. Source : Côté Maison

 

Jusqu’à la fin de sa vie, Roger Tallon n’a cessé de travailler activement. Il quitte l’agence EURO RSCG DESIGN avec laquelle sa société ADSA + partners  (1)– créée avec le designer Pierre Paulin et le couturier Michel Schreiber – avait fusionnée en 1994, et travaille en-dehors de toute structure sur le projet Curseur de 2009 à 2011, date de sa mort.

Pour ce dernier projet, Tallon travaille sur le nouveau design du tramway de la ville de Tours, avec notamment Daniel Buren et l’équipe « design » pilotée par l’agence RCP Design.

Pourtant, il serait injuste de limiter la figure tutélaire de Roger Tallon au seul monde industriel. Curieux de tout, Tallon a collaboré avec les artistes parmi les plus brillants de sa génération. Il travailla notamment intensément avec les Nouveaux Réalistes (Yves Klein, Arman, César). C’est ainsi qu’il aide Yves Klein pour l’élaboration du projet Rocket pneumatique, un objet mu par pulsation d’air, dont la finalité est d’offrir un voyage sans retour pour les consommateurs d’immatériel décidés à disparaître un jour dans le vide. Si Tallon sait que l’objet iconoclaste conçu par Klein n’a pas vocation à réellement fonctionner, il partage en revanche avec le dépositaire de l’international Klein Blue la vision à la fois prophétique et poétique du monde qu’exprime l’artiste. De Tallon, Pierre Restany, considéré comme le critique et historien de l’art le plus important de l’après-guerre en France, dira : « Il incarnait pour moi le souffle d’une énergie visionnaire au quotidien ».

Sa proximité avec le milieu artistique le conduit à créer la grille graphique de la revue Art Press en 1973, fondée et dirigée par son amie Catherine Millet.

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Série des sièges-portraits, ici César, 1967. En 1967, l’artiste César fait appel à Roger Tallon pour une commande d’une crèche à l’aéroport d’Orly, les santons sont les sièges portraits qui représentent des personnalités de l’époque. Source : Le doigt dans l’œil du Design

 

Enfin, en observateur attentif de son époque, Roger Tallon s’est exprimé sur l’évolution du design actuel et son avis nous est précieux. Ainsi, le grand designer industriel ne mélange pas le design et le style. Il se méfierait même plutôt de ce dernier et déclare : « Je travaille pour les autres et selon des programmes très précis. Ça ne m’intéresse pas de typer mes produits ; je laisse ça aux stylistes (…) ». Dans un entretien avec la critique Chloé Braunstein à la fin des années 90, Tallon porte justement un regard critique sur l’évolution du design actuel, il affirme : « La préoccupation du style revient toujours au cœur de la polémique sur le design, c’est aussi celle d’un certain nombre de « déco-designers » qui marquent fortement les objets de leur empreinte. Je crois que le travail du designer qui se sent responsable, est de faire en sorte que les objets soient le moins chargés possibles de pressions et de valeurs suprématistes : humbles, discrets et durables (…) Pour moi, style/mode et design restent irrévocablement antinomiques ».  
(1) On doit notamment à l’agence ADSA + partners le projet du métro parisien Météor pour la RATP (ligne 14 du métro parisien, 1991) ou le nouveau VAL 208  pour Matra (Véhicule Automatique Léger, 1992).

 

Ecrit par François Boutard