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Céramique & design : une attraction réciproque

En 2017, l’éditeur italien spécialiste de la céramique, Bitossi, décidait de confier à Nathalie Du Pasquier, membre du mouvement design des années 80 Memphis, l’élaboration du design de sa nouvelle collection. Objectif : créer des pièces qui bousculent les codes de la céramique. Une preuve de l’intérêt porté par un fabricant historique de céramique (1921) au pouvoir créatif d’un designer réputé. Le travail si particulier de la céramique attire les designers, de même que le monde du design utilise cet art ancestral pour sublimer des intérieurs, créer des pièces esthétiques, reflets d’une atmosphère ou d’une ambiance. Ce sont ces liens étroits entre design et céramique que nous allons évoquer à travers les collaborations de la célèbre verrerie italienne Venini, ou encore le fabuleux projet d’aménagement de l’hôtel Parco Dei Principi au début des années 60.

Créations de céramiques pour Bitossi, Nathalie Du Pasquier, 2018
© Livingspace

En effet, s’il existe bien une verrerie originaire de Murano – l’île à la tradition historique du travail des souffleurs de verre -, qui, très rapidement, a compris l’intérêt de collaborer avec des designers et architectes, c’est bien la très réputée maison Venini, créée en 1921. Pour asseoir sa réputation et produire des pièces et des collections artistiques, les dirigeants de Venini ont, à partir des années 30, sollicité des designers du monde entier pour insuffler – on serait tenté de dire « souffler » – créativité et originalité dans leur production.

Chez Venini, l’architecte et designer italien Carlo Scarpa (1906-1978) n’est pas issu du milieu traditionnel de la verrerie. Souvent, dans les verreries traditionnelles de Murano, le savoir-faire se transmet de génération en génération, entre personnes de la même famille. Scarpa devient tout d’abord conseiller artistique des verreries Cappellin. Puis, il entre chez Venini en 1932, avant d’en devenir le directeur artistique, poste qu’il occupera jusqu’en 1946.

Vase de la série Sommersi, design Carlo Scarpa pour Venini, vers 1934. Petit vase ovale en verre de type sommerso bleu avec des bulles d’air et des inclusions de feuilles d’or.
© Cambiaste
Vase de la serie Incisi, design Carlo Scarpa pour Venini, vers 1940. Vase en verre de type iridato cylindrique bicolore, entièrement décoré de vagues gravées.
© Cambiaste
Coppa del serpente, design Carlo Scarpa pour Venini, vers 1940. Un bol en verre, murrine (motifs colorés) noir, corail et blanc poli avec un décor de serpent stylisé.
© Cambiaste

Venini acquiert rapidement une réputation internationale qui va de pair avec la renaissance du verre de Murano. Désormais, la verrerie attire à elle dans la seconde partie du XXème siècle des designers étrangers dont : Tyra Lundgren, Ken Scott, Tappio Wirkkala. Les plus grands designers italiens se pressent aussi à La Fornace, comme Fulvio Binaconi, Tomaso Buzzi, Franco Albini, Piero Fornasetti, Alessandro Mendini, Gae Aulenti, etc.

Vase de la série Pezzati, design Fulvio Bianconi pour Venini, vers 1950. Vase en verre avec tessère multicolore de type Paris, forme asymétrique avec une pointe saillante et des bords irréguliers.
© Cambiaste
Assiette à décor, technique « murrine », design : Tapio Wirkkala pour Venini, vers 1968.
© Cambiaste
Miroir en verre et lithographie sur bois, design Piero Fornasetti pour Venini, 1950.
© Incollect
Miroir en verre et lithographie sur bois, design Piero Fornasetti pour Venini, détail, 1950.
© Maison Rapin
Paire de lampes à suspension, Modèle n ° 4023. Design Franco Albini pour Venini, 1955.

Si les designers répondent favorablement aux sirènes des grandes maisons verrières de Murano, l’art de la céramique peut aussi se mettre au service d’un projet de conception et d’ameublement design. Un exemple historique illustre ce modèle avec l’intervention d’un des maîtres de l’architecture italienne, Gio Ponti (1891-1979), pour transformer et aménager l’Hôtel Parco dei Principi, situé dans le golf de Naples, à Sorrente.

Portrait de Gio Ponti
© kibodio
Vue sur la mer depuis l’Hôtel Parco dei Principi à Sorrente.
© Hôtel Parco dei Principi à Sorrente

En 1960, Gio Ponti est missionné pour transformer une ancienne datcha en hôtel. Situé sur une falaise qui surplombe la mer, le cadre est superbe : mer azur de la côte amalfitaine et dolce vita. Le grand architecte italien va réussir un coup de maître en édifiant un palais à la blancheur éclatante, exprimant son goût pour une radicalité moderne, à travers une architecture qui célèbre l’angle droit.

Façade principale de l’Hôtel Parco dei Principi à Sorrente.
© Hôtel Parco dei Principi à Sorrente

Une autre grande réussite, est c’est ce qui nous intéresse ici, est la manière dont Gio Ponti va aménager l’espace intérieur du palais. Pour ce projet, l’architecte va utiliser les qualités esthétiques de la céramique. C’est ainsi qu’il conçoit pour le sol des chambres, 30 modèles différents de carreaux en céramique. Selon lui : « J’ai fait un hôtel à Sorrente et, bien que cela ne soit pas nécessaire, j’ai décidé que chacune de ses 100 chambres devrait avoir un sol différent. J’ai donc fait 30 modèles différents, chacun pouvant être utilisé pour produire 2, 3 ou même 4 combinaisons ».

Ces carreaux, de 20 cm par 20 cm, qui sont rentrés dans l’histoire du design (on parle de « Bleu Ponti »), traduisent la beauté des lieux. Ce sont des dessins bleus, ciel et blancs, à l’image de l’azur bleu de la mer et de la luminosité parfois aveuglante du sud italien. Les motifs sont des géométries dans l’espace, des motifs floraux stylisés, des tapis de feuilles dynamiques… Pour sa mise en scène, Gio Ponti a fait fabriquer ses fameux carreaux avec la complicité de Ceramica D’Agostino de Salerne. Au sujet de l’hôtel, on peut véritablement parler d’une œuvre d’art totale, avec une unité chromatique exceptionnelle.

Vue de l’intérieur de l’Hôtel Parco dei Principi, Sorrente. La décoration et les aménagements de Ponti ont été préservés, l’hôtel reçoit toujours.
© ÅKE E:SON LINDMAN
Vue de l’intérieur de l’Hôtel Parco dei Principi, Sorrente. Aujourd’hui, c’est la Céramique Francesco de Maio située à Vetri qui a les droits pour fabriquer les fameux carreaux conçus par Gio Ponti.
© ÅKE E:SON LINDMAN
Vue de l’intérieur de l’Hôtel Parco dei Principi, Sorrente.
© ÅKE E:SON LINDMAN
Vue de l’intérieur de l’Hôtel Parco dei Principi, Sorrente. Un autre motif au sol dessiné par Gio Ponti dans une chambre.
© ÅKE E:SON LINDMAN
Vue de l’intérieur de l’Hôtel Parco dei Principi, Sorrente. Gio Ponti a trouvé dans la céramique un moyen d’expression. Ici, des galets de céramique évoquant les parois de grottes habillent les murs du hall d’accueil de l’établissement.
© divisare

La céramique représentait pour Gio Ponti un terrain d’expérimentation. Bien avant de signer la transformation de l’Hôtel Parco dei Principi, l’architecte avait occupé, dès 1923, la direction artistique de 2 manufactures appartenant à Richard Ginori. L’une spécialisée en poterie, et l’autre dédiée à la production de porcelaine fine. Gio Ponti a notamment réussi à moderniser la production de céramique, créant un système de familles de pièces et dépoussiérant ainsi les goûts vieillots des formes et motifs hérités des XVIII et XIXème siècle.

Vase avec couvercle « La Conversazione Classica », design Gio Ponti pour Richard Ginori, 1929. Porcelaine polychrome.
© kibodio

Tout comme Gio Ponti, une autre figure éminente du design italien du XXème siècle a renouvelé l’art de la céramique, développant un nouveau langage esthétique à des époques différentes. Son nom : Ettore Sottsass (1917-2007), le génial créateur italien touche à tout. Dès les années 60, Sottsass commence à utiliser la céramique pour ses œuvres.

Série Céramiques des Ténèbres, design Ettore Sottsass, 1963. Aux débuts des années 60, Sottsass se rend en Inde et revient en Italie très malade. Il se voit même mourir. Cette expérience lui a inspiré cette série, d’où son nom. Une manière mystique d’exorciser ses démons…
Céramiques en forme de totems créées par Ettore Sottsass, années 80. En pleine période « Memphis », Sottsass mélange les matières dans ses pièces : céramique polychrome et bois stratifié. Un mélanges des genres et des couleurs détonnant. La figure du totem renvoie aux interrogations mystiques du créateur. Un élément qui n’est pas étonnant quand on observe les inspirations africaines du mouvement Memphis.
© wildbirdscollective

Il y trouve un terrain d’expression dans lequel il applique les techniques traditionnelles de la poterie italienne à sa vision d’architecte contemporain. Les objets qu’il crée vont même jusqu’à représenter ses humeurs et ses interrogations philosophiques. Pour Pierre Staudenmeyer, galeriste et spécialiste des arts décoratifs contemporains : « La céramique est le fil rouge qui sous-tend toute l’œuvre de Sotssass ». Preuve que le monde du design et celui de la céramique entretiennent une relation fusionnelle…

François Boutard