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L’art du tapis et de la tapisserie au XXième siècle

Le tapis est devenu un incontournable du design. Il habille avec élégance les intérieurs, tous les styles sont permis, du plus classique au plus contemporain. De nombreux designers contemporains expriment leur créativité en dessinant des modèles pour des éditeurs. Chose intéressante, l’art du tissage revient régulièrement sur le devant de la scène avec des expositions qui consacrent ses plus fameux représentants. En 2018, La Tate Modern de Londres consacrait une importante rétrospective à l’artiste textile Anni Albers. Cet article revient sur l’histoire du tapis et de la tapisserie et son évolution au cours du XXième siècle.

Légende : Vue de l’exposition « Anni Albers » à La Tate Modern de Londres (11/10/2018-27/01/2019). Une des œuvres monumentales les plus connues d’Anni Albers : Six Prayers, 1966-67. Crédit photo Tate Photography pour The Josef and Ani Albers Foundation.

On retrouve la trace de la fabrication de tapis dans l’ancienne Mésopotamie et la Turquie, aussi loin que 7.000 et 8.000 avant J.-C., avant sa diffusion en Egypte (laine et coton), puis en Mongolie et en Chine. Le plus ancien tapis qui nous est parvenu, le tapis de Pazyryk, date du Vième siècle av. J.-C., à l’époque de l’Empire perse. Ce sont les tribus nomades de la route de la Soie qui le fabriquaient. Le tapis remplissait alors de multiples usages, servant tour-à-tour de couverture, de matelas, de nappe, ou encore de cloison mobile…

Importé en Europe par les marchands italiens, le tapis connaît un 1er âge d’or au XVIième siècle, où de magnifiques tapis persans tissés en soie et en velours font office de présents diplomatiques dans les grandes cours européennes. En France, Henri IV crée en 1650 La Manufacture de la Savonnerie – intégrée depuis à La Manufacture des Gobelins -, spécialisée dans la fabrication de tapis veloutés pour la Cour de France. C’est aussi à cette époque que les premiers « tapis de pied » apparaissent : alors que le tapis servait jusqu’ici à recouvrir les meubles et à réchauffer les pièces, comme une tapisserie, on s’autorise désormais à le fouler et à s’asseoir dessus.

Les tapis d’orient, symboles de volupté et d’exotisme, sont très prisés au XIXième siècle, avant que la Révolution Industrielle ne vienne bouleverser le tissage. La production européenne de tapis s’industrialise alors avec les machines à tisser. En réaction, William Morris, figure des arts décoratifs et du Mouvement Arts & Crafts, se met à produire ses propres tapis

Désormais produits en grande quantité, les modèles de tapis s’uniformisent, jusqu’à l’explosion de l’Art déco au lendemain de la Première Guerre mondiale qui lui redonne ses lettres de noblesse. Les grands décorateurs de l’époque : Jacques-Émile Ruhlmann, Paul Follot et Paul Poiret notamment, conçoivent des modèles dans leurs ateliers destinés à habiller de grands intérieurs luxueux. À la même époque, la designeuse et architecte irlandaise Eileen Gray, qui a appris à teindre et tisser, réalise ses plus beaux tapis, dont l’emblématique Méditerranée.

 Jacques-Émile Ruhlmann (1879-1933), tapis en laine aux points noués à décor de fleurs stylisées. Crédit Artcurial
Insertion image depuis site : https://www.gazette-drouot.com/ , depuis page : https://www.gazette-drouot.com/article/une-affaire-sur-le-tapis/7088 , légende : Jacques-Émile Ruhlmann (1879-1933), tapis en laine aux points noués à décor de fleurs stylisées. Crédit Artcurial
: Cabine du paquebot Normandie, le tapis est une création du décorateur Paul Follot, fabriqué par la Société Tapis France Orient. Crédit photo licence Creative Commons CC0.
Tapis rectangulaire en laine de couleurs à motif de guirlandes et de treillages fleuris sur fond bleu, design Paul Follot, vers 1920. Crédit Artcurial
Tapis « Méditerranée », design Eileen Gray (1925-1935). Un autre langage artistique se noue sur le tapis. Crédit Ecart Paris

Les motifs réalisés sur les tapis dessinés par Eileen Gray traduisent, en 1925, le renouveau du langage artistique et architecturale. Entre un tapis aux motifs fleuris de Paul Follot et les formes géométriques abstraites qui composent Méditerranée, il y a un monde ! Le tapis à dominance bleu imaginé et conçu par Eileen Gray traduit l’évolution du style Art déco vers un style international plus abstrait, porté notamment par les grandes figures de l’École du Bauhaus.

Parmi celles-ci, émerge Anni Albers, née Annelise Fleischmann (1899-1994). Rentrée au Bauhaus de Weimar en 1922, elle deviendra un des rares artistes de la fameuse école avant-gardiste à connaître le succès de son vivant. Elle se forme dans les ateliers de tissage de l’école, et conçoit pour ses tapis et tentures des formes abstraites et résolument géométriques, en phase avec le style radical et épuré théorisé à l’époque. Elle révolutionne le tissage, testant de nouvelles techniques : tissus doubles, triples, mises en relief ; associe diverses matières dans ses compositions, dont le jute, le papier et le cellophane… jusqu’à prendre en 1930, la direction de l’école de tissage du Bauhaus. Active jusqu’à la fin de sa vie, elle élève le textile au rang d’art. Anni Albers est la 1ère artiste textile à avoir eu sa propre exposition personnelle au MoMA de New York.

Tapis, tentures, pièces de tissus et collier réalisés par Anni Albers au cours de sa carrière.
Crédit : www.high-everydaycouture.com
Dessin pour tissu Jacquard, Annie Albers.
www.du-grand-art.fr/
Tapisserie murale en soie et coton réalisée par Anni Albers, 1926. The Metropolitan Museum of Art. Crédit photo © 2018 The Josef and Anni Albers Foundation / Artists Rights Society (ARS), New York/DACS, London.
Intersecting, pièce de tissage en coton et rayonne (matériau naturel fabriqué à partir de la cellulose), conception Anni Albers, 1962.
Crédit Paris Musées
Pièce de tissage Two réalisée par Anni Albers en 1952. Pièce en lin, coton, et rayonne. Crédit photo © 2021 The Josef and Anni AlbersFoundation/Artists Rights Society (ARS), NewYork/ADAGP, Paris 2021

En France où la tapisserie est un artisanat d’art reconnu depuis des siècles (Tapisserie d’Aubusson, Manufactures des Gobelins, de Beauvais et de la Savonnerie), la fin des années 30 marque un renouveau dans la création textile. Les galeristes et décorateurs encouragent les artistes modernes, les peintres surtout (Jean Lurçat, Raoul Dufy, Marcel Gromaire), à renouveler le médium. Les échanges entre artistes et manufactures s’intensifient largement dans l’après-guerre. Matisse, Picasso ou encore Vasarely conçoivent des œuvres qui sont pensées dès l’origine comme des tapisseries.

Tapisserie au petit point faîte main en haute laine qui représente le signe zodiacal du Capricorne, d’après un dessin original de Jean Lurçat (1892-1966). Ce dernier, à la fois peintrecéramiste et créateur de tapisserie, est à l’origine du renouveau de la tapisserie en France, depuis la fin des années 30 jusqu’aux années 50.
Crédit :www.antiquites-perpignan.fr/
Tapisserie de haute lice, manufacture des Gobelins, tissée d’après le carton GOB 1026, entre le 6 décembre 1957 et le 19 juin 1958. Le tissage est signé Lurçat (bas droit). L’artiste conçoit ce qu’on appelle un carton pour qu’ils soit ensuite réalisé en tapisserie.  
Crédit Photographie © Mobilier national, droits réservés.
Gouache et aquarelle de Raoul Dufy, projet pour la tapisserie le bel été, 1940–1941. Crédit : Arnet
Tapisserie de Henri Matisse : La Femme au luth, 1947-1949, Manufacture des Gobelins. Pour faire réaliser sa tapisserie, Henri Matisse n’a pas fourni pour modèle le tableau original réalisé en 1943, mais une reproduction en couleur parue dans la revue Verve. La photographie a ensuite été grandie et retravaillée par l’artiste. Crédit : Mobilier National
Pablo Picasso (1881-1973), Les femmes à leur toilette, 1968-1969. Une œuvre dessinée pour et réalisée par La Manufacture des Gobelins. Crédit photo ©Manufacture des Gobelins
Tapisserie en laine VP KEK, conception du dessin : Victor Vasarely, 1971. L’artiste conçoit ce qu’on appelle des cartons pour qu’ils soient ensuite réalisés en tapisserie. Crédit : www.galerie-hadjer.com

Dans les années 60, la fabrication de tapis évolue avec le mélange des matières synthétiques, comme le Surnyl, et des laines naturelles. Les hippies ramènent de leurs voyages orientaux des kilims, tapis aux motifs géométriques très colorés et au style ethnique affirmé.

Tapis kilim vintage en laine des années 1960, origine : Turquie. Le Kilim est un tapis tissé au lieu d’être noué.
Tapis kilim vintage rouge, designer : Antonín Kybal, années 50. Antonín Kybal (1901-1971) est un artiste tchèque renommé et un pionnier de l’art du textile moderne dans son pays. A vendre sur Design Market
Grand tapis kilim géométrique moderniste, design : Antonín Kybal, années 60. Comme pour la tapisserie, le design du tapis évolue avec les styles artistiques de l’époque, comme ici un style abstrait et géométrique. A vendre sur Design Market

Alors que les années suivantes consacrent le tapis oriental, la marque de design d’intérieur Habitat réveille le marché dans les années 80 en sortant une collection de tapis contemporains signée du tandem Elisabeth Garouste et Mattia Bonetti, en association avec le fabricant Sam Laïk. Depuis, le tapis reste un accessoire prisé pour embellir et donner du caractère à son intérieur.

Légende : Elisabeth Garouste & Mattia Bonetti, tapis mécanique pour l’éditeur Habitat et Sam Laïk, vers 1990. Crédit : Cornette de Saint Cy
Grand tapis dit « Rêverie » rectangulaire en laine tuftée rouge noire et blanche à décor végétal, design : Elisabeth Garouste & Mattia Bonetti pour Sam Laïk, 1991. www.paulbert-sertpette.com

François Boutard