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Le design français des années 50 à 70

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Le design français des années 50 et 60 est marqué par un bouillonnement créatif et inventif très fort. Il est à l’image d’une société qui évolue : de l’urgence de la reconstruction à l’avènement de la consommation de masse, ce qu’avait parfaitement compris Raymond Loewy, sans doute le plus grand designer français du XXième siècle parti faire carrière aux Etats-Unis. Dans cette période où tout s’accélère, les figures majeures de l’architecture et du design sont les pionniers de l’entre-deux-guerres comme Jean Prouvé (1901-1984) ou Le Corbusier (1887-1965), qui ont « inventé » le métier de designer, soucieux de suivre le progrès technique et de produire des pièces en série. À ces figures tutélaires va succéder une génération douée, de jeunes loups pour la plupart nés entre 1925 et 1930 et issus des arts décoratifs.

À Jean Prouvé et Le Corbusier, il convient de rajouter Charlotte Perriand (1903-1999) et Marcel Gascoin (1907-1986). Tous ont déjà une carrière derrière eux et un savoir-faire solidement établi. C’est pourquoi les décideurs politiques leur font appel pour reconstruire le pays au lendemain du second conflit mondial.

Ainsi Le Corbusier, de son vrai nom Charles-Édouard Jeanneret-Gris, né en Suisse à la Chaux-de-Fonds, se voit confier la reconstruction d’espaces urbains. À Marseille notamment, il reçoit une commande de l’état pour la construction d’une unité d’habitation. De 1946 à 1952, l’architecte et urbaniste conçoit et réalise la cité radieuse, une innovation majeure dans la manière de concevoir l’immeuble d’habitation.

 

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Vue aérienne de l’unité d’habitation le Corbusier, dite Cité Radieuse (1946-1952). Le bâtiment fait 56 mètres de haut pour 130 mètres de longueur, le tout sur 17 niveaux.

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Intérieur de la Cité Radieuse inscrite au Patrimoine mondial de l’Unesco, Marseille 8ème. Très innovant pour l’époque, le bâtiment comprend à mi-hauteur des bureaux et des boutiques (épiceries, boulangerie, café, hôtel/restaurant, librairie, etc.) et même un toit-terrasse occupé par des espaces publics.

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Cité Radieuse, Marseille, vue d’une façade.

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Vue du toit de la Cité Radieuse aujourd’hui réhabilité en Centre d’Art Contemporain (MAMO).

Autre figure charismatique du design d’après-guerre : le nancéien Jean Prouvé. Architecte et designer, lui aussi met ses compétences au service de la reconstruction. En 1954 avec Charlotte Perriand, il obtient la réalisation de l’ameublement de la résidence universitaire Jean Zay à Antony. Il y installe les fameux bureaux et tables compas, ainsi que les bibliothèques, lits, chaises et fauteuils Antony : des pièces aujourd’hui très prisées des collectionneurs.

 

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Bureau modèle Compas avec son fameux piètement delta asymétrique. Sur le côté, caisson suspendu en métal laqué gris ouvrant par 3 tiroirs en façade. Le bureau est accompagné de la chaise Métropole n°365 dite chaise “Standard”. Edition Ateliers Jean Prouvé vers 1953.

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Bibliothèque Antony, design Jean Prouvé, 1954. La pièce est faite en tôle d’acier plié et bois.

Compagne de route pendant une dizaine d’années de Le Corbusier, pour qui elle réalise l’ameublement intérieur pour bon nombre de ses projets architecturaux, Charlotte Perriand est une figure singulière du design français. C’est la première femme à imposer sa signature dans un univers masculin. Dans les années 50, Charlotte Perriand reste très marquée par un voyage au Japon et, grâce à l’aide de Jean Prouvé, elle conçoit de nombreux systèmes combinatoires en bois (bibliothèques). Son sens de l’épure allié à une recherche d’un design fonctionnel fait merveille.

 

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Charlotte Perriand, Bibliothèque Tunisie, fabrication Ateliers Jean Prouvé et André Chetaille, 1952. Les meubles de Charlotte Perriand de cette époque sont en grande partie réédités chez Cassina, dans la collection I MAESTRI.

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En 1955, Charlotte Perriand présente à Tokyo l’exposition « Proposition d’une synthèse des arts » Vue de l’exposition : Banquettes Tokyo, coussins amovibles, tables basses carrées, piètement en tube laqué, plateaux en bois lamellé recouvert de mélanine noire ou blanche, tabourets bas Berger.

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Charlotte Perriand, chaise Ombre, 1955. Pièce d’inspiration orientale très recherchée par les collectionneurs et créée pour l’exposition japonaise de Perriand, l’assise est réalisée en contreplaqué cintré et teinté. Crédit photographique : © Bertrand Prévost – Centre Pompidou, MNAM-CCI /Dist. RMN-GP © Adagp, Paris

De la même génération, le décorateur Jean Royère (1902-1981) détonne. Avec un sens inné de la décoration, il impose un style fait de couleur, d’humour et de légèreté, et possède un sens instinctif des formes. Signature recherchée des années 50, Royère devient le décorateur attitré des souverains du Moyen-Orient.

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Jean Royère, Paire d’appliques Serpentin, vers 1950. 3 bras de lumière en laiton. Jean Royère a fait don de l’intégralité de ses archives au Musée des arts décoratifs de Paris.

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Jean Royère, Paire de fauteuils modèle œuf, vers 1952. Les fauteuils sont recouverts d’une tapisserie en velours de mohair jaune et blanc.

Marcel Gascoin, formé à l’École nationale supérieure des arts décoratifs (ENSAD, Paris), possède la particularité d’être menuisier-ébéniste. Un goût prononcé pour le travail sur bois qui lui fait aimer le bel ouvrage artisanal et le pousse naturellement à s’inspirer des créateurs scandinaves qui conçoivent des meubles ergonomiques et fonctionnels. En 1950, il réalise la célèbre chaise modèle C qu’il édite sous la marque A.R.H.E.C (Aménagement Rationnel de l’Habitation Et des Collectivités) qu’il a créée.

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Chaise Marcel Gascoin modèle C éditée chez ARHEC, 1950. La structure est en chêne massif, retapissée avec le tissu beige de la gamme Bergamo de l’éditeur lyonnais Bisson Bruneel. Marcel Gascoin souhaite produire du mobilier en bois de belle facture et accessible au grand public.

Si Marcel Gascoin conçoit, fabrique et édite lui-même ses meubles, il souhaite aussi transmettre ses connaissances à la jeune génération. C’est pourquoi il forme au sein de l’agence A.R.H.E.C les talents venus des grandes écoles de décoration. Dans ses ateliers passe ainsi une nouvelle génération de designers prête à prendre le relai. Parmi celle-ci, les plus talentueux ont pour noms Joseph-André Motte (1925-2013), Michel Mortier (1925-2015), Pierre Guariche (1926-1995) et même Pierre Paulin (1927-2009) pour un temps assez court.

Les trois premiers cités, passés chez le maître du bois, vont d’ailleurs collaborer sous le nom A.R.P. (l’Atelier de recherches plastiques) de 1954 à 1957. Leur envie : promouvoir un mobilier contemporain et accessible à tous en phase avec l’évolution du mode de vie. Leurs assises sont éditées chez Steiner et Airborne, le mobilier chez Minvielle et Cabanne ; les luminaires chez Disderot.

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Meubles modulables A.R.P (Motte, Mortier, Guariche), éditions Minvielle, 1955. Une grande réussite chez A.R.P : les éléments de mobilier modulables.

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Meubles modulables A.R.P (Motte, Mortier, Guariche), éditions Minvielle, 1955. Autre vue de l’ensemble.

Motte, Mortier et Guariche poursuivront leur carrière individuellement, avec des succès notables. On doit ainsi à Joseph-André Motte le Fauteuil 740 en 1957, l’assise « vintage » par excellence, pour lequel il obtient le prix René Gabriel au Salon des Arts Ménagers. Michel Mortier monte quant à lui l’agence d’architecture d’intérieur Habitation esthétique industrielle mobilier. Son mobilier est élégant et subtil. En 1959, Steiner édite son fauteuil de relaxation Triennale.

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Joseph-André Motte, Fauteuil 740, 1957. Présenté initialement au Salon des arts ménagers de 1957 par Steiner, ce modèle est réédité pour la première fois en 2012.

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Michel Mortier sur son fauteuil de relaxation Triennale, édité en 1959 chez Steiner. Le modèle propose 6 formules avec poufs, les formes sont interchangeables, moulées avec de la mousse recouverte de tissu, tandis que les pieds sont en acier nickelé et la traverse en merisier massif.

Pierre Paulin est le plus connu de cette génération. Son talent explose via sa collaboration avec l’éditeur de mobilier hollandais Artifort qui lui vaut une notoriété internationale dans les années 60. Aux structures monocoques, piètements en tube d’acier, formica et stratifié, succèdent les lignes courbes, les mousses alvéolées, le latex, le jersey élastique et les couleurs vives propres à ces années. Pierre Paulin embrasse ces évolutions et réalise des modèles aux formes souples et audacieuses. Ses sièges sont rembourrés de mousse et surtout habillés avec le jersey, un nouveau tissu élastique.

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Fauteuil Orange Slice chair, design Pierre Paulin, 1960 pour Artifort.

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Tongue chair, design Pierre Paulin, 1967 pour Artifort.

À la suite de Pierre Paulin, il faut citer Olivier Mourgue (1939), dépositaire de la chaise longue Djinn, symbole de la modernité des années 60 et devenue une icône au point de figurer dans le film de Stanley Kubrick, 2001 :  l’Odyssée de l’Espace (1968).

Enfin, ce panorama serait incomplet sans mentionner l’immense talent de Roger Tallon (1929-2011), considéré comme le père du design industriel français. Une carrière longue et riche débutée dans les années 50, pour se terminer dans les dernières années de sa vie, et marquée par sa collaboration avec la SNCF (projet TGV Atlantique et Eurostar).

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Olivier Mourgue, chaise longue Djinn, 1964-1965, éditée chez Airborne.

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Téléviseur Portavia 111, design Roger Tallon, 1963. Commercialisé en 1966, ce téléviseur à la ligne courbe constitué de deux coques en ABS moulé blanc, contraste fortement avec les appareils en forme de parallélépipède de l’époque. Réussite stylistique et technique, il aura un succès commercial retentissant.

François Boutard.