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Le mobilier Art Déco en France, 1910-1940

art deco

Pour les amoureux des meubles en bois précieux et autres amateurs de marqueterie, le mobilier Art déco, produit essentiellement à partir des années 1910, peu avant la Première Guerre Mondiale, et jusqu’aux années 40, période à laquelle il commence à décliner, est un Must.

Cette période marque la prédominance de l’Art décoratif (Art déco) en France, né en réaction à l’esthétique prônée par l’Art nouveau, très en vogue à la fin du XXIème siècle et au début du XXème siècle. Les promoteurs de l’Art déco ont la volonté de mettre fin à l’esthétique des lignes courbes et aux formes organiques véhiculées dans l’Art nouveau. Les lignes se veulent plus géométriques, moins rondes et plus épurées, sans pour autant renoncer à une décoration d’intérieure employant des matériaux dits « riches ».

commode art deco

L’Art déco sera progressivement dépassé par son avant-garde, des créateurs moins attachés à la valeur décorative de l’objet mais plus à sa fonction, et souhaitant démocratiser un mobilier réservé aux élites fortunées.

La figure centrale de l’Art déco c’est le décorateur (on parle aussi d’architecte d’intérieur), un statut qu’il partage alors avec l’architecte (tout court). Ce dernier conçoit les bâtiments mais confie le soin au décorateur de créer, bien évidemment le mobilier d’intérieur, mais aussi de dessiner en détail chaque pièce pour y diffuser une ambiance particulière. Ce n’est ainsi pas un hasard si l’architecte d’intérieur Pierre Chareau (1883-1950) est repéré par l’architecte Robert Mallet-Stevens (1886-1945) pour concevoir du mobilier dans la fameuse Villa de Noailles (1923-1925).

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Villa Cavrois, Chambre à coucher des parents, photo d’époque.
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La Villa Cavrois de nos jours, la chambre des parents a été reconstituée avec le mobilier d’époque. La pièce est un bon exemple de l’Art déco. Des lignes sobres avec l’emploi de bois précieux, ici un mobilier plaqué de palmier et des murs peints en beige, à la recherche d’une certaine élégance…
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Le Fumoir de la Villa Cavrois, une pièce une nouvelle fois très typique de l’Art déco en vogue des années 1920 : le sol, les murs, le plafond sont ainsi en acajou de Cuba naturel ciré. La restauration a d’ailleurs été réalisée avec un acajou du Honduras. Table basse ovale.

Pierre Chareau impressionne en 1925, à l’occasion de l’Exposition Internationale des Arts Décoratifs et Industriels Modernes de Paris, évènement qui marque l’apogée du style Art déco, avec le très célèbre Bureau-bibliothèque du Pavillon de l’ambassade française, aujourd’hui reconstitué au Musée des arts décoratifs. Qui plus est, Chareau est un designer inventif qui aime réfléchir à la fonction du meuble, c’est pourquoi il réalisera de nombreux meubles en bois à mécanismes et éléments mobiles.

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Bureau-bibliothèque de l’Ambassade française, conception et design : Pierre Chareau, 1925. Bâti en hêtre, placage de bois de palmier.
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Table d’appoint « Eventail », Modèle MB106, design Pierre Chareau, vers 1924. En acajou, elle est composée de 4 tables gigognes aux plateaux triangulaires se déployant en éventail autour d’un pied commun.

Mais la vraie « star » du salon, c’est le décorateur Jacques-Emile Ruhlmann (1879-1933) qui triomphe avec la réalisation du Pavillon du Collectionneur, bâtiment dont il confie l’édification à son grand ami architecte, Pierre Patout (1879-1965). Autodidacte, Ruhlmann s’impose comme le maître de l’Art déco. Une des premières réalisations qui le fait connaître est La Desserte, dite Meuble au char, conçue en 1922.

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Meuble au char, 1922, conception Jacques-Emile Ruhlmann. Peut-être la pièce maîtresse du décorateur. Élaborée à partir de bois d’amarante, d’ébène d’Indonésie et d’une marqueterie en ivoire, pieds en fuseau, ce meuble impose ses dimensions hors normes : 2.25 m de long pour 1.09 m de haut.

Pourquoi le style « Ruhlmann » est-il si représentatif de l’Art déco ? Un amour pour la marqueterie et le travail du bois précieux bien sûr :  des essences rares comme le palissandre des Indes et du Brésil, à l’amarante de Guyane ou l’acajou de Cuba en passant par l’ébène de Macassar (Indonésie), Ruhlmann aime travailler des bois exotiques à la très forte « personnalité ». C’est un esthète qui aime tout particulièrement les lignes épurées et élégantes qui tranchent avec le style Art nouveau :  c’est lui qui met ainsi à la mode le pied fuseau.

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Le Chiffonnier Cabanel, meuble réalisé par Jacques-Emile Ruhlmann (1922-1923). Le style Ruhlmann : un mélange de bois (chêne, ébène et pointes d’ivoire) pour une pièce à l’allure raffinée.
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Vide-poche fuseaux, ébène de Macassar et marqueterie d’ivoire (1921-1922). Conception :  Jacques-Emile Ruhlmann.

Dans sa carrière, Jacques-Emile Ruhlmann ne se contentera pas de concevoir des meubles. Entre 1925 et 1930, il réalise pour la Manufacture de Sèvres une série de vases aux formes très épurées, ainsi qu’une tasse et sa soucoupe. La collaboration entre la Manufacture d’exception et le chantre de l’élégance de l’Art déco aboutit à des pièces raffinées et intemporelles. Décorateur sollicité, il est appelé à décorer le Palais de l’Elysée, la Présidence de l’Assemblée Nationale ou encore des ministères.

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Vase Ruhlmann n°3, 1926. Accord de la porcelaine et du bronze doré, pureté des lignes. © Sèvres – Cité de la Céramique
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Tasse et soucoupe Ruhlmann, vers 1930. Décor blanc et or, vers 2000, Cité de la céramique, Sèvres.

Hormis Ruhlmann, d’autres créateurs vont donner ses lettres de noblesse au mobilier Art déco français. Citons ainsi Eileen Gray (1878-1976) à qui le Centre Pompidou a d’ailleurs consacré une très belle rétrospective en 2013, André Mare (1885-1932), Jules Leleu (1883-1961), Eugène Printz (1889-1948), Paul Follot (1877-1941) et Pierre Legrain (1889-1929. En outre, de nombreux collaborateurs de Jacques-Emile Ruhlmann seront recrutés sur les bancs de l’Ecole Boulle.

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Jules Leleu, buffet marqueté, 1930.
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Armoire de Jules Leleu, 1937, en ébène de macassar, verre églomisé, piètement en métal chromé réalisé par le ferronnier Raymond Subes.
Commode à plateau rectangulaire en marbre veiné, Paul Follot, vers 1925. La commode repose sur un caisson en chêne, placage de ronce ouvrant en façade par 3 tiroirs superposés avec 2 portes.

Les décorateurs Art déco font aussi souvent appel à des métiers d’art sur leurs chantiers. Parmi les artisans les plus connus de l’époque, nous pouvons citer les ébénistes Adolphe Chanaux (-1965) et Jules Deroubaix (1904-1979), le ferronnier Raymond Subes (1891-1970), les verriers René Lalique (1860-1945) qui fonde la célèbre maison éponyme, Maurice Marinot (1882-1960), Louis Barillet (1880-1948), François Décorchemont (1880-1971) ou encore les spécialistes de la laque Jean Dunand (1877-1942) et Gaston Suisse (1896-1988).

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Gaston Suisse, Paravent « New York », 1925, en laque de chine noire, enrichie de graphite et feuille d’argent.

 Dans les années 1920 et 1930, les décorateurs et artisans de l’Art déco vont pouvoir mettre en évidence leur savoir-faire en réalisant l’aménagement intérieur et la décoration des navires, notamment ceux des « transatlantiques ». Embarquant une clientèle assez riche, la Compagnie générale transatlantique (dit la « Transat ») n’hésite pas à embaucher les meilleurs artisans du genre pour moderniser l’intérieur de ses paquebots. En 1935 sort le Normandie, pour certains « une véritable cathédrale sur mer de l’Art déco » !

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Intérieur du paquebot Normandie, Grand Salon, photo : Hamon.
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Intérieur du paquebot Normandie, Fumoir des 1ères classes, photo Hamon.
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Un des motifs de la porte du fumoir. Photo Hamon.

Si les plus fameux représentants de l’Art déco gagnent bien leur vie, il faut bien reconnaître qu’ils s’adressent à une clientèle très aisée (le choix des matières luxueuses coûte cher) aux goûts finalement assez conformistes. C’est pourquoi, l’Art déco va progressivement disparaître au profit de créateurs qui veulent démocratiser le mobilier et en assurer l’accès au plus grand nombre.

Ces derniers rejettent aussi le côté « ostentatoire » de l’Art déco, et, dès la fin des années 1920, on voit une nouvelle génération de décorateurs, architectes et designers contester l’influence des grands décorateurs de l’époque. Une grande partie d’entre eux fondent ainsi l’Union des Artistes Modernes (UAM) en 1929 ; ils ont pour nom Robert Mallet-Stevens (déjà bien installé dans le métier), Charlotte Perriand, René Herbst, Jean Prouvé, Georges Bourgeois dit Djo-Bourgeois, ou encore Hélène Henry… Une nouvelle histoire commence…

François Boutard