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Le rotin : intemporel et indémodable !

Pour les baby-boomers et leurs enfants, le siège en rotin évoque souvent un souvenir de la tendre enfance. Souvent utilisé comme mobilier d’extérieur dans les foyers, il rappelle les après-midi passées dans le jardin en famille, entre amis, ou encore les vacances à la mer… Si le rotin est une matière qui a connu un boom exponentiel dans les années 60 et 70, il était déjà, à la Belle Époque, un matériau synonyme de chic et d’élégance. Qui se rappelle encore Coco Chanel prenant le thé dans un ensemble en rotin ? Retour sur un intemporel de la décoration qui revient régulièrement à la mode !

Crédit photo : Brocante Au Paradis Perdu
Salon en rotin typique des années 1970.

Les premiers européens à avoir importé le rotin depuis leurs lointaines colonies furent les hollandais et les Britanniques. Vers la fin du XVIIème siècle, Londres est devenue la plaque tournante de l’importation de sièges « exotiques ». Ce n’est qu’à partir du milieu du XIXème siècle que le rotin acquiert ses lettres de noblesse, devenant un accessoire en vue des salons bourgeois européens.

Sous le Second Empire, le rotin devient un élément du mobilier de jardin et sert aussi pour la décoration d’intérieur. Les sièges et les banquettes exécutées en rotin imitent les styles Louis XV, Louis XVI, et adoptent les rondeurs du style Napoléon III. Le rotin devient ensuite très tendance à la Belle Époque dans les milieux aristocrates, avant de commencer une carrière (toujours en cours !) aux terrasses des bistrots et cafés parisiens. En France, la maison Louis Drucker popularise la chaise bistrot en rotin avec le tressage Jacquart.

Crédit photo : Maison Louis Drucker
Gamme de chaises de bistrot fabriquées par la Maison Louis Drucker. Fondée en 1885, l’entreprise existe toujours et continue de produire du mobilier en rotin.

Le style Art Nouveau, pur produit de la Belle Époque, influence les assises en rotin qui sont produites avec des arrondis et des détails. Les fabricants de rotin découvrent et utilisent la malléabilité de cette liane de palmier tiré de l’arbre le rotang. Les assises en rotin s’affichent dans les salons d’hiver des établissements parisiens ainsi qu’aux terrasses de café. Chic, le mobilier en rotin séduit : la Maison anglaise Dryad fabrique ainsi les chaises du café parisien du Titanic avec. Outre la Maison Louis Drucker qui se spécialise dans la fourniture de siège en rotin pour les cafés, la Manufacture Perret et Vibert qui devient « La Maison des Bambous », conçoit des chaises en rotin de très belle facture.

Crédit photo : Jardin Déco
Fauteuil rotin ancien style Belle Époque.

Crédit photo : Deco Stock
Fauteuil rotin ancien style Belle Époque.
Crédit photo : Deco Stock
Fauteuil rotin ancien style Belle Époque.

Banquette en rotin de la Maison Perret et Vibert, vers 1880. Le style de la manufacture est identifiable au tressage en rotin, aux entretoises en x, ainsi qu’à la forme des dossiers et au soin apporté au décor de la vannerie.
Crédit photo : Galerie Vauclair

Magnifique siège-borne en rotin de la Maison Perret & Vibert, vers 1880. La pièce est en rotin et canne de rotin laquée de plusieurs couleurs, la partie supérieure est couverte d’un bac porte-plantes amovible en zinc.
Crédit photo : Galerie Canavese

Magnifique siège-borne en rotin de la Maison Perret & Vibert, vers 1880, détail.
Crédit photo : Galerie Canavese

Durant l’Entre-deux-guerres, le rotin reste populaire. Les formes des assises évolue avec le design de l’époque, de l’Art nouveau à l’Art déco, marqué par des lignes plus géométriques et une ornementation plus discrète. Un des grands classiques de l’époque, le fauteuil bridge avec ses accoudoirs horizontaux ajourés est habillé de rotin, le plus souvent avec un dossier tressé, parfois à ajours.


Fauteuil Art Déco en bois et rotin d’époque, années 1920.

Comment expliquer le succès du rotin ? Précisons tout d’abord que le mot « rotin » vient de la déformation du mot malais rotang, un genre de palmier d’où il provient. Sous le Second Empire, la mode est au style exotique, ce qui explique son arrivée et sa banalisation progressive dans les salons. Puis, des fabricants spécialisés dans l’art de la vannerie vont progressivement travailler la matière pour coller au style des différentes époques. Ils réalisent des meubles à motifs tressés et teintés et, progressivement, les modèles deviennent plus sophistiqués, arborant des ornements en forme de rosaces et de croisillons. 

Le rotin, à ne pas confondre avec l’osier et le bambou, présente plusieurs avantages : le palmier dont les tiges fournissent le rotin, le rotang, croît rapidement, le matériau s’avère robuste et surtout flexible, c’est-à-dire idéal pour concevoir des formes élégantes. Enfin, il résiste aux parasites. 

Au lendemain de la Seconde Guerre Mondiale, le rotin tombe en désuétude, concurrencé par l’arrivée de nouveaux matériaux comme les fibres de verre ou la maîtrise de techniques sur bois (moulage et cintrage du contreplaqué). Pourtant, alors qu’on le croyait oublié, certains designers s’intéressent au rotin, et le revisitent à leur façon. Joseph-André Motte, Franco Albini, Nanna Ditzel et Dirk Van Sliedregt s’y attellent. Mais c’est un couple qui redonne véritablement ses lettres de noblesse au rotin : Janine Abraham et Dirk Jan Rol.

Paire de fauteuils « Tripode », design Joseph-André Motte, 1949. Le piétement est en bois à nœuds d’acier.
Crédit photo : Art Curial


Paire de fauteuils « Margueritte », design Franco Albini pour l’éditeur Vittorio Bonacina.
Crédit photo : Jasper Maison

Fauteuil œuf suspendu, design Nanna Ditzel, 1950.

Ensemble de 2 chaises en rotin vintage, design Dirk Van Sliedregt, années 60. Les pieds en acier sont symptomatiques de l’évolution vers un piétement en métal noir laqué.

Janine Abraham, originaire du Cantal et Dirk Jan Rol, d’origine hollandaise, se rencontrent au sein de l’agence de l’architecte et décorateur Jacques Dumond dans les années 50. Ils vivent et travaillent ensemble. En 1957, ils fondent leur agence et sont remarqués pour la création du fauteuil Citron. 1 an plus tard, ils accèdent à la notoriété avec une pièce devenue un classique du design en rotin : le fauteuil Soleil.  Ce dernier, reconnu pour ses lignes audacieuses, leur permet de recevoir une médaille d’or à la XIIe Triennale de Milan en 1960. 

Fauteuil « Citron » édition contemporaine OXYO, design Janine Abraham & Dirk Jan Rol, 1957. Structure en rotin naturel et liens en écorce de rotin. Pieds en inox laqué.


Paire de fauteuils « Soleil » en rotin, années 50, design Janine Abraham & Dirk Jan Rol.

Dans les années 60 et 70, le rotin connaît un second âge d’or. La technologie évolue, le tissage est remplacé, l’utilisation du rotin non écorcé se généralise. Les « filets » de rotin, de fines baguettes fixées sur la structure, permettent d’accélérer la cadence de production. Les pièces sont légères, ajourées et pourtant toujours aussi robustes. Le style est plus épuré, l’assise repose sur une base tubulaire d’acier en métal laqué noir.

Depuis, le rotin revient régulièrement à la mode et les grands fabricants n’hésitent plus à faire appel aux designers. La maison KOK par exemple d’origine hollandaise et présente en France depuis 3 générations fait appel à de jeunes talents. La maison Louis Drucker sollicite Philippe Starck ou André Putman. En 2016, le très demandé designer espagnol Jaime Hayón reçoit le prix German Design Award dans la catégorie « meilleure conception de produit » pour son fauteuil en rotin « Frames ». Increvable et indémodable rotin !

Fauteuil en rotin avec accoudoirs « Frames », design Jaime Hayón pour l’éditeur ibérique Expormim, 2014.
Crédit photo : Archi Product

François Boutard