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Quand Vallauris était l’épicentre de la céramique moderne

Depuis 1968, la ville de Vallauris, dans les Alpes-Maritimes, accueille la Biennale Internationale de Céramique d’Art. Une occasion pour les aficionados de cet art préhistorique de découvrir des créations venues des 4 coins du monde. Comment Vallauris est-elle devenue un nom et une référence dans l’histoire de la céramique ? C’est ce que nous proposons de vous raconter, des origines de la céramique artistique à Vallauris, à l’âge d’or des années 50, marquées par la présence du grand maître Pablo Picasso.

Céramique de l’artiste coréen Kim Joon, présentée dans le cadre de la Biennale internationale 2016 de Vallauris. Une édition marquée par la Corée du Sud, invitée d’honneur de l’édition, dans le cadre de l’Année France-Corée.
©deco.journaldesfemmes
Céramique de l’artiste néerlandaise Maria ten Kortenaar, présentée dans le cadre de la Biennale internationale 2016 de Vallauris : « Flower bomb in blue and pink et Flower bomb in pink purple and yellow ». La Biennale de Vallauris présente un éventail très large de la céramique contemporaine, dont le langage esthétique a considérablement évolué depuis les années 50 !
© deco.journaldesfemmes

Avant de devenir l’épicentre de la céramique moderne dans les années 50, comment expliquer l’attraction qu’exerça Vallauris auprès des artistes et plasticiens qui vinrent y séjourner ou s’y installer ? Tout d’abord, Vallauris est réputée pour la qualité de l’argile contenue dans ses sols. Ainsi, les potiers gallo-romains se rendaient jusqu’à Vallauris pour récupérer la matière première. Par la suite, la ville accueille au XVIe siècle 70 familles des environs de Gênes qui viennent repeupler le village dévasté par la peste ; parmi ces familles, il y a des potiers…

Si Vallauris devient la capitale de la céramique artistique au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, il y avait déjà eu une production locale pour développer et vendre une poterie dont l’usage n’est plus seulement culinaire, mais aussi artistique. On doit cet essor à la famille Massier, une dynastie locale de céramistes qui fonde au XVIIe siècle une des premières fabriques de terres cuites de la ville. Au tournant du XXe siècle, sous l’impulsion de Clément (1844-1917), Delphin (1836-1907) et Jérôme Massier (1820-1909), l’entreprise familiale oriente sa production vers des pièces artistiques. En 1889, Clément Massier reçoit une médaille d’or pour ses vases en céramique à décor irisé, à l’occasion de L’Exposition universelle de Paris.

Carte d’époque, Manufacture Jean Massier au centre de Vallauris. La tradition familiale remonte à Pierre Massier (1707 – 1748) qui réalise des poteries de terres cuites. © céramique-massier
Jardinière en faïence orientaliste réalisée vers 1880 dans les ateliers de Delphin Massier. Les tons de camaïeux de bleus sont caractéristiques de la production des Massier à l’époque et de la tendance orientaliste. © Marc Maison
Vase antique en céramique émaillée par Clément Massier pour Golfe Juan, fin XIXe siècle. © Panomo
Vase en céramique à couverte irisée et décor de coulures en relief, réalisation Clément Massier. © Artcurial
Jardinière et sellette en barbotine polychrome à décor en haut relief sur la sellette d’un flamand rose, signée Jérôme Massier.
© Auction

La Première Guerre mondiale, puis la dépression économique des années 1930, freinent le développement de la céramique artistique. Seules les poteries culinaires restent présentes à Vallauris. Ce sont les années 50 qui marquent réellement le développement de la céramique d’art avec pour capitale Vallauris. 2 dates sont importantes dans ce développement : la création en 1946 de la 1ère exposition des potiers de Vallauris et l’installation en 1948 de Pablo Picasso dans la cité aux 100 potiers.

Tripode, céramique signée Pablo Picasso, 1950.
© regardantiquaire

Les initiateurs de cette exposition sont l’Atelier Madoura, fondé en 1938 par Suzanne Ramié (1905-1974), sa fondatrice ; le céramiste André Baud (1903-1986), et l’Atelier Callis, fondé la même année par Robert Picault (1919-2000), Roger Capron (1922-2006) et Jean Derval (1925-2010). Cette nouvelle génération de céramistes s’installe sur place à Vallauris et va dynamiser la céramique d’art avec un langage esthétique renouvelé.

L’atelier Madoura est l’acronyme de « Maison Douly-Ramié », Douly étant le nom de jeune fille de Suzanne Ramié. C’est une personnalité centrale dans l’aventure Vallauris, puisque c’est elle qui initia avec son mari Georges, Pablo Picasso à l’art de la céramique. Dans l’atelier de céramique Madoura, Picasso, déjà célèbre, créera plus de 4.000 pièces. L’atelier Madoura restera l’éditeur exclusif de l’œuvre céramique du célèbre peintre. Suzanne Ramié rompt avec la tradition de la céramique utilitaire et réalise des œuvres aux formes épurées et originales.

Suzanne Ramié et Pablo Picasso en discussion dans l’Atelier Madoura, 1956. Née à Lyon en 1905, Suzanne Ramié s’est formée à l’École des beaux-arts de Lyon, de 1922 à 1926, sections décoration et céramique. © Pinterest
Pablo Picasso et Suzanne Ramié en 1957. © DD Duncan.
Importante coupe coussin circulaire en céramique émaillée blanc, réalisation Suzanne Ramié pour l’Atelier Madoura. © Auction
Amphore Tripode « Oiseau », réalisation Suzanne Ramié et l’Atelier Madoura, 1956. Céramique émaillée bleu. © Auction
Vase en faïence, gros oiseau au visage noir, Pablo Picasso pour l’Atelier Madoura, 1951. Picasso vit à Vallauris de 1948 à 1955. Son aura est telle qu’il contribua à la reconnaissance de Vallauris. À sa suite, d’autres grands artistes vinrent à Vallauris comme Marc Chagall ou Henri Matisse.
© Pinterest

Le trio Picault, Capron et Derval est aussi important dans l’histoire de la céramique à Vallauris. Les 3 se sont connus sur les bancs de l’École d’Art Appliqués de Paris. Au cours de leur association qui sera brève, Robert Picault tourne les pièces, décorées ensuite par Roger Capron. Jean Derval est celui qui diffuse la production de l’atelier, notamment au Salon des Artistes Décorateurs. En 1948, Robert Picault quitte l’Atelier Callis pour produire ses propres pièces, avec un certain succès, puisque son atelier vallaurien comprendra jusqu’à 25 personnes. Ces créations sont notamment diffusées dans le grand magasin parisien Primavera.

Ensemble de céramiques émaillées à décor géométrique brun, blanc et vert, comprenant environ 18 pièces, réalisation Robert Picault, Ateliers Picault, vers 1960-1970. © magazine.interencheres
: Ensemble de céramiques émaillées à décor géométrique brun, blanc et vert, comprenant environ 35 pièces, réalisation Robert Picault, Ateliers Picault, vers 1960-1970. © magazine.interencheres
Vaisselle en faïence signée Robert Picault pour les Faïenceries de Longchamp, 1960 © 1stdibs

Après l’expérience Callis, Jean Derval est embauché chez Madoura comme tourneur-décorateur. Son style est considéré par ses pairs comme « humaniste », ses créations empruntent à la mythologie de la Grèce Antique et à l’art sacré. À partir des années 60, il se tourne vers la céramique architecturale. Roger Capron rachète lui en 1952 une poterie désaffectée et réalise des carreaux de faïence, ainsi que des tables. En 1954, c’est la consécration, puisqu’il obtient la médaille d’or à la Xe Triennale de Milan. Par la suite, Roger Capron réalise une brillante carrière industrielle jusqu’en 1982 où sa manufacture dépose le bilan – elle emploie 120 personnes en 1980 -. Capron reçoit le grand prix international de la céramique en 1970.

Paire de vases signés Jean Derval vers 1933. Terre chamottée à décors incisés et émaillés. © Millon
Céramique de Jean Derval réalisée vers 1955 © meublesetlumieres
Céramique de Jean Derval réalisée vers 1955, vue du haut. © meublesetlumieres
Céramique de forme libre réalisée par Roger Capron, 1950.
Céramique de forme libre réalisée par Roger Capron, 1950, détail.
Table basse vintage en céramique réalisée par Roger Capron dans les années 60.
Table basse vintage en céramique réalisée par Roger Capron dans les années 60, détail vue de haut.
Table basse vintage en céramique réalisée par Roger Capron dans les années 60, détail vue de haut.
Table basse vintage en céramique réalisée par Roger Capron dans les années 60, détail vue de haut sur la signature.
Panneaux décoratifs, piste de danse de l’hôtel Byblos à Saint-Tropez, 1968. Pour l’hôtel Byblos, Roger Capron retrouve Robert Picault et Jean Derval pour la réalisation de panneaux muraux décoratifs. © RogerCapron.com

Arrivé en 1942 à Vallauris, André Baud sera l’un des promoteurs actifs de la céramique valaurienne. Président de l’Association Vallaurienne d’Expansion Céramique (AVEC) de 1959 à 1962, il développe un style très personnel. Ses créations sont reconnaissables au blanc et au noir mat pour l’extérieur, quand l’intérieur est illuminé par des émaux de couleurs vives.

Partie de service à poisson en céramique blanche réalisée par André Baud. © Auction
1 pichets et 6 verres, céramiques réalisées par André Baud. © Aguttes
Table basse avec son plateau rectangulaire orné de carreaux de céramique émaillée bleu à décor de soleils et d’étoiles, réalisation André Baud, vers 1965. © Aguttes
Table basse avec son plateau rectangulaire orné de carreaux de céramique émaillée bleu à décor de soleils et d’étoiles, détail, réalisation André Baud, vers 1965. © Aguttes

Jusque dans les années 70, la céramique vallaurienne reste dynamique. Elle le doit à des créateurs talentueux et des ateliers restés sur place. Outre Madoura et Callis, citons l’Atelier Le Grand Chêne (Odette Gourju, Ljuba Naumovitch, Jacques Innocenti), Les Archanges (Gilbert Valentin), Le Tryptique (Gilbert Portanier, Albert Diato & Francine Del Pierre), Le Portail (Jean Derval). Certains connaissent d’ailleurs un succès international, comme Gilbert Portanier (1926) qui crée, à partir de 1964, des modèles uniques pour le porcelainier allemand Rosenthal…

Pichet et vase en céramique, Atelier du Grand Chêne, Ljuba Naumovitch & Odette Gourju. © Auction
Vase Zoomorphe de Gilbert Valentin, Atelier Les Archanges. © Auction
Coupe en céramique réalisée par Gilbert Portanier. © GilbertPortanier
Grande coupe creuse évasée en faïence sur talon, à décor émaillé dans le bassin de personnages polychromes. Réalisation : Gilbert Portanier. © Tajan

François Boutard