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Serge Mouille : Maître orfèvre du design lumineux

Les luminaires du designer français Serge Mouille sont reconnaissables entre mille. Les aficionados du design vintage des années 1950 s’arrachent les pièces singulières et exceptionnelles de ce créateur. En seulement une dizaine d’années, Serge Mouille aura imprimé un style intemporel à de véritables sculptures lumineuses façonnées à la main. Avant d’accéder à la reconnaissance internationale, Serge Mouille fut d’abord un maître artisan qui éleva au rang d’art sa pratique de la métallerie. Retour sur une carrière atypique, dont les créations lumineuses sont devenues des classiques du design d’après-guerre.

Plafonnier « Araignée » à 5 bras fixes, conception & design : Serge Mouille, 1958

Serge Mouille (1922-1988) est né à Paris. Élève peu studieux, il révèle très rapidement des prédispositions pour le dessin. C’est un talent précoce, puisqu’à seulement 13 ans, il réussit le concours d’entrée de l’École des Arts Appliqués. Il décide de se former à la métallurgie et l’orfèvrerie. Il se passionne pour cette seconde discipline à l’occasion des cours dispensés par Gabriel Lacroix qui devient son mentor. Sous la direction de Lacroix, Serge Mouille devient un des meilleurs experts dans le travail du métal. Il est malheureusement obligé d’arrêter provisoirement ses études lorsqu’on lui diagnostique la tuberculose.

Serge Mouille au travail
© Barnies

Il reprend ses études et décroche brillamment son diplôme en 1941. Au lendemain de la guerre, devenu maître dans l’art de modeler le métal au marteau, Serge Mouille travaille pour diverses Maisons d’Orfèvreries, dont Hénin Orfèvre. En 1947, à l’issue d’un concours, il est désigné pour prendre la succession de Gabriel Lacroix à l’École des Arts Appliqués. D’abord assistant de Lacroix, il lui succède officiellement en 1954 en tant que professeur en titre de dessin et de ciselure. 

Formes et personnages découpés réalisés par Serge Mouille entre 1950 et 1955. Serge Mouille est un orfèvre dans l’art de travailler le métal
© Le strict maximum

Ce sont les rencontres qui vont précipiter la carrière de créateur de Serge Mouille. Dans le train banlieusard qui le conduit tous les jours à Paris, il fait la connaissance de Slavik, décorateur chez Publicis. Slavik présente Serge Mouille à Jean Adnet, qui dirige alors l’équipe des étalages des Galeries Lafayette. Alors que Slavik et Jean Adnet commandent à Serge Mouille la conception d’éclairages pour une exposition, Mouille fait la connaissance du frère jumeau de Jean Adnet, Jacques Adnet, directeur de la Compagnie des Arts Français, qui lui demande de réaliser un luminaire pour sa clientèle sud-américaine. 

Ce projet lance la fulgurante carrière de créateur de Serge Mouille. L’enseignant s’attelle à la tâche et met près d’une année pour concevoir un 1er lampadaire en aluminium émaillé, doté de 3 bras articulés à l’aide de rotules. Les abat-jours fixés aux extrémités pivotent et s’inclinent, ils sont surmontés d’une tétine, le style des luminaires « Serge Mouille » est alors né. Pour cette 1ère réalisation livrée en 1952, Serge Mouille a souhaité dessiner une pièce qui se démarque des standards de l’époque, et notamment des luminaires italiens, qu’il juge trop techniques.

Lampadaire 3 bras modèle MFL-3, design : Serge Mouille, 1952. Base tripode, les intérieurs d’ombre sont blancs © Le strict maximum

Pendant 10 ans, Serge Mouille va perfectionner ses modèles aux allures d’insectes sur pattes, déclinant son vocabulaire esthétique sous forme de lampadaires, lampes de table, suspensions et appliques murales à l’allure minimaliste. Le « Style Mouille » : des tiges d’acier fines en métal laqué noir, des rotules en laiton, des réflecteurs en feuille d’aluminium minutieusement façonnés à la main aux formes uniques qui évoquent la poitrine féminine, une esthétique sculpturale qui donne l’impression de mouvement dans l’espace. 

Les fameux réflecteurs de Serge Mouille en forme de seins
© Le strict maximum
Applique « Araignée » 7 bras fixes, design :  Serge Mouille
Réédition des années 1955 par les Editions Serge Mouille
Applique murale 2 bras pivotants droit, design :  Serge Mouille, 1954
© Nedgis
Lampadaire droit design à 1 bras fixe, design : Serge Mouille, 1953
Lampe modèle « Cocotte », design : Serge Mouille, 1957

Fait unique : Serge Mouille cisèle chaque réflecteur à la main, ce sont de véritables bijoux au fini lisse qui ne peuvent être reproduits par des techniques habituelles. Du reste, le créateur refusera toujours d’industrialiser ses modèles – il en créera une cinquantaine -, préférant conserver jalousement un savoir-faire inégalable. Chaque modèle est unique et permet une grande variété de style d’éclairages.

Applique « Tuyau », design : Serge Mouille, 1955. Génie de la métallerie d’art, Serge Mouille conçoit une série de luminaires aux formes originales
Applique « Œil »
Applique « Flamme »
Applique « Conche », design : Serge Mouille, 1957. Serge Mouille s’inspirait des formes de la nature, souvent des coquillages, comme ici

3 personnalités permettent à Serge Mouille de réaliser son travail d’orfèvre la main, de faire connaître son travail et d’enregistre des commandes. Serge Mouille n’a jamais souhaité confier la réalisation et la diffusion de ses pièces à un éditeur, il trouve en la personne du galeriste Steph Simon (1902-1982) qui expose des modèles exclusifs de Jean Prouvé et Charlotte Perriand, un relais idéal pour exposer ses modèles dans Paris. Pour fabriquer ses lampes, Mouille s’appuie sur Henri Depierre, qui réalise les soudures des premiers lampadaires à 3 bras. Enfin, il peut compter sur l’influence du décorateur Louis Sognot (1892-1970) pour placer ses créations lorsqu’il obtient des commandes de particuliers.

Stand de la Galerie Steph Simon au Salon des arts ménagers de 1959. Les luminaires de Serge Mouille figurent en bonne place © Le strict maximum
1ere Triennale d’Art français contemporain, 1956. Au fond, on distingue une applique Serge Mouille avec 3 bras pivotants sur le stand Louis Sognot
© Le strict maximum

De 1952 à 1963, Serge Mouille crée en toute indépendance ses fameux luminaires de métal noir au style immédiatement identifiable – la série des Formes Noires – tout en continuant d’enseigner. Il arrête son activité en 1963 pour différentes raisons : La galerie Steph Simon rencontre des difficultés financières, il met à fin à sa collaboration avec Henri Depierre et sa nouvelle série – Colonnes –, créée en 1961, rencontre un succès mitigé. Il continue cependant d’enseigner et de dessiner. Il faudra attendre les années 1980 pour voir son travail à nouveau mis en valeur à travers différentes rétrospectives. Serge Mouille, atteint de tuberculose, s’éteint en 1988.

Lampes modèles Très Grand Signal et Grand Totem, design Serge Mouile, 1962 et 1963, série Colonnes. Avec sa nouvelle série, Serge Mouille change radicalement son langage esthétique. Ses colonnes lumineuses utilisent le tube fluorescent, nouveau à l’époque


Lampes de la série Colonnes dans un intérieur contemporain
© Scandinavia Design

En 1999, Gin Mouille, la veuve de Serge Mouille, fonde les Editions Serge Mouille avec Claude Delpiroux. La plupart des modèles créés pendant la décennie active de son mari sont à nouveau fabriqués, et respectent scrupuleusement les formes et les dimensions des originaux. Un bonheur pour les amoureux du design du maître orfèvre dont les créations sont reconnues et célébrées dans le monde entier.

François Boutard

Crédit photo cover : © Liberty’s